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Publié le 23 janvier

La nomination du nouveau directeur général du CH a suscité toutes sortes de réactions cette semaine, certaines sceptiques, d’autres élogieuses, et d’autres encore qui déploraient… la consonance anglophone du nom Kent Hughes.

« Reste juste à remplacer Ducharme par un anglophone et bingo ! Un tour du chapeau », a écrit la chroniqueuse Lise Ravary sur Twitter, une publication vite devenue virale, suscitant quelques « j’aime », mais beaucoup plus de répliques négatives.

Voulez-vous dire, madame la journaliste, que Kent Hughes est moins québécois parce que son nom n’est pas francophone ? lui ont demandé plusieurs internautes. Voulez-vous carrément dire qu’il n’est pas… québécois ?

Non, non, non, pas du tout, a-t-elle répondu. « Comme disait Parizeau, quiconque a une adresse au Québec… Mais ça aurait été un plus si son nom l’avait identifié comme francophone sans avoir à fouiller son CV. »

Hum…

Qui est québécois, qui ne l’est pas ? La question est délicate et à manier avec tact.

On en a d’ailleurs eu la preuve ces dernières semaines avec la fameuse campagne publicitaire du gouvernement pour « mettre fin aux préjugés » qui avait l’air tout droit sortie du Bye bye.

« Au Québec, un homme originaire d’Amérique du Sud avec des tatouages qui court dans la rue, on appelle ça : un voisin québécois », par exemple. « Un groupe de jeunes noirs rassemblés dans un parc à la tombée de la nuit, on appelle ça : des amis québécois. » Et ainsi de suite.

Cette campagne malhabile et bourrée de stéréotypes a suscité le malaise. Surtout quand on a réalisé qu’en anglais, le « voisin québécois » était simplement « a neighbor ». Et les « amis québécois », de simples « friends ».

Une bourde qu’on a alors cherché à corriger, mais qui révèle quand même la difficulté de manier le terme Québécois. Une difficulté, soyons honnêtes, dont le gouvernement n’a d’ailleurs pas le monopole.

Comment le CH a-t-il présenté son nouveau DG sur Twitter mardi dernier ? « Le Québécois Kent Hughes. »

Mais en anglais, il devenait soudainement « the Montreal-born » Kent Hughes…

Une chroniqueuse trébuche.

Le gouvernement trébuche.

Le CH trébuche.

Et bien franchement, ils ne sont pas les seuls : nous trébuchons aussi à l’occasion sur cette délicate question à La Presse.

Pas plus tard qu’en octobre dernier, la conseillère linguistique de La Presse, Lucie Côté, que vous aimez lire tous les dimanches dans la section Contexte, a d’ailleurs fait remarquer qu’on avait tendance à réserver le mot Québécois aux seuls francophones de souche. De manière tout à fait inconsciente.

Dans nos textes, Leylah Fernandez est souvent lavalloise, par exemple, pas québécoise (bien que l’on écrive l’Ontarienne Bianca Andreescu). Même chose pour Farah Alibay, que l’on dit montréalaise, car née dans la métropole, rarement québécoise.

Lucie faisait aussi remarquer que dans nos textes, on définissait à l’occasion ceux qui sont venus de l’étranger pour s’installer ici par le pays qu’ils ont quitté, comme si cela les définissait à jamais. Et ce, peu importe le nombre d’années vécues au Québec.

Comme si involontairement, à La Presse, le fait d’être québécois devenait une origine ethnique, alors que tous les gens qui vivent au Québec sont en principe québécois, bien sûr.

Pour que nous fassions mieux, Lucie Côté a donc creusé la question et nous a proposé des balises pour que l’on soit plus inclusifs à l’avenir.

Puis un mot a été envoyé à l’ensemble des 200 journalistes et artisans de La Presse afin de les sensibiliser à l’importance, en cours de rédaction, de toujours se demander pourquoi on choisit telle ou telle façon de présenter une personne.

Pourquoi, par exemple, Dick Pound est-il souvent qualifié d’« avocat montréalais » ? Et Leonard Cohen de « poète montréalais » ?

Les journalistes sont alors invités à se demander s’il n’y a pas lieu, parfois, de modifier leur texte, pour qu’il soit plus inclusif envers l’ensemble des Québécois, quel que soit leur nom, quelle que soit leur origine ou leur langue.

Ce qui nous ramène à Kent Hughes, que nous avons donc bel et bien présenté comme québécois ces derniers jours. Car il est bien québécois. Il est né à Beaconsfield. Il a joué au hockey mineur avec les Lions du Lac Saint-Louis. Il a été membre des Patriotes du cégep de Saint-Laurent.

« C’est un gars qui a toujours parlé français, dont les parents parlaient français aussi, a d’ailleurs fait remarquer Enrico Ciccone en entrevue avec notre journaliste Richard Labbé. C’est un gars d’ici qui a fini par partir aux États-Unis pour sa carrière, comme bien d’autres l’ont fait. Martin Brodeur aussi a fait ça, et est-ce qu’on dit qu’il n’est pas un Québécois ? Il faudrait arrêter avec ça… »

Et il faudrait peut-être aussi arrêter d’avoir à détailler le CV d’un Québécois, comme je viens de le faire, pour s’assurer qu’il en est bel et bien un.