(Ottawa ) Le gouvernement Trudeau n’hésite pas à sortir le chéquier quand vient le temps de nommer des ambassadeurs issus de la filière libérale. D’ex-ministres devenus ambassadeurs touchent des salaires très nettement supérieurs à ceux de leurs collègues issus de la diplomatie, une iniquité qui irrite au plus haut point des employés du ministère des Affaires étrangères.

Publié le 17 janvier
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Il existe des grilles salariales pour les diplomates de carrière issus de la fonction publique. Mais le cabinet fédéral a offert un traitement salarial supérieur à l’ancien député libéral Bob Rae et aux anciens ministres Stéphane Dion, John McCallum et Ralph Goodale dans les décrets confirmant leur nomination, selon des informations obtenues par La Presse.

Des employés du ministère des Affaires étrangères décrivent cet accès direct aux postes les plus convoités de la diplomatie canadienne à New York, Londres, Berlin ou Pékin comme un traitement de faveur.

Le premier ministre Justin Trudeau a d’ailleurs tenté de pourvoir le poste d’ambassadeur du Canada à Paris, vacant depuis le printemps dernier, en l’offrant en octobre à l’ancien ministre des Affaires étrangères Marc Garneau, qu’il avait écarté du cabinet. M. Garneau a poliment refusé l’offre, préférant terminer son mandat de député de Notre-Dame-de-Grâce–Westmount.

« Scandaleux »

« C’est scandaleux. Si c’était un seul poste, on comprendrait. Mais ce sont tous les postes occupés par les amis du Parti libéral du Canada », a lancé une source au sein du Ministère bien au fait de ce dossier.

Comment justifier des salaires plus élevés que des ministres du gouvernement, par exemple, pour des gens qui n’ont pas d’expérience diplomatique, en comparaison de diplomates ayant une vingtaine d’années d’expérience ?

Source au sein du ministère des Affaires étrangères

« C’est comme mettre une personne qui n’a jamais réparé une voiture dans un garage avec deux fois le salaire du mécanicien qui compte 20 ans d’expérience », a ajouté cette source, à qui La Presse accepte d’accorder l’anonymat afin d’éviter qu’elle soit la cible de représailles de la part de son employeur, le ministère des Affaires étrangères.

Le cas de Bob Rae

Le cas de Bob Rae, un ancien député libéral, candidat déchu dans la course à la direction du Parti libéral en 2007 et qui a également été premier ministre néo-démocrate de l’Ontario de 1990 à 1995, soulève les critiques à l’interne.

M. Rae a été nommé ambassadeur du Canada auprès de l’Organisation des Nations unies, à New York, en août 2020. Il s’est vu accorder un salaire situé dans l’échelle de 260 600 $ à 305 500 $, selon le décret adopté par le cabinet. En plus de son salaire, M. Rae a droit à une prime de rendement annuelle qui peut atteindre 33 %, à une résidence payée par les contribuables ainsi qu’aux services d’un cuisinier.

Résultat : son salaire peut friser les 400 000 $ selon la prime au rendement qu’il obtient.

En temps normal, le salaire offert aux diplomates issus du service extérieur est comparable à celui versé à un cadre supérieur de la fonction publique de niveau EX5, qui ne dépasse pas 212 000 $, selon nos sources du ministère des Affaires étrangères. Toutefois, des salaires plus élevés peuvent être accordés à des chefs de mission, selon l’importance stratégique du poste, comme c’est le cas à Washington.

Le traitement accordé à Bob Rae est aussi dans la même fourchette que les salaires qui sont versés aux ministres du gouvernement fédéral. À l’heure actuelle, les ministres du cabinet touchent un salaire annuel de 274 500 $. Quant à lui, le premier ministre Justin Trudeau obtient un salaire annuel de 371 600 $. Mais les ministres n’ont pas droit à des primes de rendement.

Ralph Goodale, Stéphane Dion et John McCallum

Défait dans sa circonscription en Saskatchewan aux élections fédérales de 2019, l’ancien ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale a eu droit à un salaire dans la fourchette de 260 600 $ à 306 500 $ quand il a été nommé haut-commissaire du Canada auprès du Royaume-Uni en avril 2021.

L’ancien ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion s’est vu accorder un salaire qui se situe dans l’échelle de 214 200 $ à 252 000 $ à la suite de sa nomination comme ambassadeur à Berlin en février 2017.

Le même traitement salarial a été accordé à l’ancien ministre de l’Immigration John McCallum, qui a été nommé en même temps que Stéphane Dion mais qui a remis sa démission deux ans plus tard, en janvier 2019, après avoir évoqué durant une conférence de presse les « solides arguments » que devraient plaider les avocats de Meng Wanzhou, la dirigeante du géant chinois des télécommunications Huawei, devant un juge canadien pour éviter une extradition vers les États-Unis.

Nous sommes le seul pays du G7 qui nomme d’anciens ministres déchus comme ambassadeurs. Les autres pays nomment leurs meilleurs diplomates dans ces postes stratégiques.

Une autre source qui travaille au ministère des Affaires étrangères

Au bureau de la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, on a défendu la nomination des anciens ministres libéraux en soulignant leurs états de service et en précisant qu’ils auraient touché un salaire tout aussi important, sinon plus, s’ils avaient poursuivi leur carrière dans le secteur privé.

« Les salaires sont déterminés en fonction de la complexité de la mission, de la difficulté du poste, ainsi que des qualifications et de l’expertise de la personne proposée pour le poste », a indiqué le bureau de la ministre.

« Les représentants du Canada à l’étranger travaillent sans relâche afin de promouvoir les valeurs canadiennes, telles que la démocratie, les droits de la personne et l’inclusion, partout dans le monde. Le Canada doit faire face aux défis pressants de notre époque et nos diplomates sont essentiels pour y parvenir. Le Canada continue d’être bien représenté à l’étranger et les Canadiens devraient être fiers du travail que nos diplomates accomplissent en leur nom », a-t-on ajouté.

« Culture libérale »

Pour le député conservateur Alain Rayes, il s’agit d’un traitement de faveur inadmissible accordé à d’anciens libéraux. « Les libéraux continuent de graisser la patte de leurs petits amis. C’est encore la même culture libérale qui s’applique dans ce cas. Cela ne fait qu’alimenter le cynisme de la population et cela nuit à tous ceux qui font de la politique », a-t-il dit.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est montré incisif. « Ce ne serait pas le premier cas de favoritisme par le gouvernement libéral. On a juste à penser à la nomination des juges et à l’utilisation de la Libéraliste. On a une propension au Parti libéral à réserver des traitements de faveur à des gens dont la proximité avec le parti est bien avérée », a-t-il dit.

Pour écarter ou remercier

Dans le passé, il est arrivé qu’un premier ministre confie à d’anciens ministres un poste d’ambassadeur comme parachute en fin de carrière. À titre d’exemple, Jean Chrétien a nommé l’ancien ministre des Travaux publics Alfonso Gagliano, éclaboussé par le scandale des commandites, ambassadeur du Canada au Danemark en 2002. Auparavant, il avait aussi nommé l’ancien ministre du Commerce international Roy MacLaren haut-commissaire du Canada auprès du Royaume-Uni en 1996.

Mais le premier ministre Justin Trudeau a utilisé les nominations diplomatiques pour écarter des ministres de son cabinet à trois reprises (Stéphane Dion, John McCallum et Marc Garneau, qui a finalement refusé l’offre) et remercier des libéraux pour services rendus à deux reprises (Bob Rae et Ralph Goodale).

260 

Nombre de bureaux (ambassades, consulats, hauts-commissariats et bureaux commerciaux) que compte le Canada dans quelque 150 pays étrangers. Source : ministère des Affaires étrangères.

5

Nombre de ministres qui ont été nommés aux Affaires étrangères en six ans par Justin Trudeau. (Stéphane Dion, Chrystia Freeland, François-Philippe Champagne, Marc Garneau et Mélanie Joly).