« On a été fermé pendant 20 mois à cause de ça : la ligne noire ! C’est fou, hein ? »

Publié le 4 déc. 2021
Texte : Suzanne Colpron
Texte : Suzanne Colpron La Presse
Photos : Hugo-Sébastien Aubert
Photos : Hugo-Sébastien Aubert La Presse

Cette ligne, rappelle Mélanie Aubé, technicienne et directrice par intérim de la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, c’est un simple ruban adhésif noir collé en diagonale sur le plancher du petit établissement de Stanstead, en Estrie, qui a le malheur d’être à cheval sur le Canada et les États-Unis. C’est elle qui marque la frontière entre les deux pays.

Ce détail géographique, qui donne un charme pittoresque à la bibliothèque, a été la source d’un cauchemar bureaucratique, quand les règles sanitaires pas toujours cohérentes et les entraves aux mouvements transfrontaliers imposés par les administrations douanières canadienne et américaine ont forcé l’établissement centenaire à fermer ses portes au public jusqu’au 2 décembre.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Mélanie Aubé, technicienne et directrice par intérim de la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, pose avec le ruban noir qui sépare les côtés américain et canadien du bâtiment.

« Santé Canada nous empêchait d’ouvrir parce que des Américains et des Canadiens auraient pu se mélanger », explique Caroline Fortier, coordonnatrice à la bibliothèque, qui a perdu deux de ses quatre employés depuis le début de la crise sanitaire, dont son directeur.

« Donc, ça posait un problème. Et ç’a pris du temps… »

Pour comprendre la source des problèmes, il faut avoir une idée de la disposition des lieux. Le gros du bâtiment, espèce de manoir luxueux du XIXsiècle, qui abrite une bibliothèque et une salle de spectacle, est sur le territoire canadien. Mais la façade et la porte d’entrée sont aux États-Unis, plus précisément à Derby Line, village du Vermont de 625 habitants.

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Les abonnés québécois de la bibliothèque doivent marcher sur ce trottoir pour accéder à la porte d’entrée, située du côté américain.

Pour accéder à la bibliothèque, les Québécois doivent donc entrer aux États-Unis. Les autorités américaines ont toutefois fait une concession pour leur faciliter la vie : ils peuvent s’y rendre sans formalités s’ils restent sur le trottoir qui mène de Stanstead, au bout de la rue Church, jusqu’à la porte d’entrée de la bibliothèque du côté américain. Mais attention : ils ne doivent pas mettre les pieds dans la rue !

La surveillance est assurée par des caméras de sécurité, perchées au sommet de poteaux d’éclairage, à Derby Line.

Fermée pendant 20 mois

Mais alors, qu’est-ce que la pandémie a changé ?

La bibliothèque est restée fermée pendant les premiers mois de la crise, comme toutes les autres bibliothèques. Même les employés n’avaient pas le droit d’y aller. Mais quand les règles sanitaires se sont assouplies, les règles douanières ont pris le relais.

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La bibliothèque et salle d’opéra Haskell

Les employés pouvaient s’y rendre en passant par la porte de la sortie de secours, du côté canadien, mais pas les usagers parce qu’ils devaient passer par la porte d’entrée principale, située aux États-Unis, et que la frontière terrestre canado-américaine était fermée.

Lorsque la bibliothèque a été finalement rouverte aux voyageurs non essentiels pleinement vaccinés, le 8 novembre, les citoyens auraient pu, en principe, y retrouver leur accès. Mais non, parce que les Canadiens revenant d’un séjour aux États-Unis devaient fournir un test PCR pour rentrer au pays.

Et Santé Canada a décrété que la règle s’appliquait même si le « séjour » aux États-Unis n’avait duré que quelques minutes.

Résultat : la bibliothèque est restée fermée !

Un service gratuit de livraison de livres, de magazines, de DVD et de livres audio a toutefois été offert aux membres pendant la fermeture.

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La bibliothèque et salle d’opéra Haskell

N’aurait-elle pas pu être accessible aux Américains, tout en étant fermée aux Canadiens ? À nouveau, non, mais cette fois en raison de la bureaucratie américaine. Les autorités ne voulaient pas permettre à leurs citoyens d’entrer en contact avec des Canadiens. Il n’y en avait pas, direz-vous, puisque ces derniers n’avaient pas le droit d’y mettre les pieds. Mais il y avait les employées, qui sont toutes deux canadiennes.

« Il aurait fallu que les employés soient américains », confirme Mélanie Aubé.

Et c’est ainsi que la bibliothèque, fondée en 1904 pour encourager les rapprochements entre les deux peuples, n’a pu accueillir ses membres pendant 20 mois.

Mais c’est du passé !

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La bibliothèque et salle d’opéra Haskell

Lent retour à la normale

Depuis jeudi, l’établissement, qui dessert notamment les villes de Stanstead, de Canton de Stanstead, d’Ogden, de Way’s Mills, d’Hatley et de Bolton, du côté québécois, est enfin rouvert aux usagers, membres en règle doublement vaccinés. Lors de sa première journée, il a reçu 21 personnes.

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Mélanie Aubé, technicienne et directrice par intérim de la bibliothèque et salle d’opéra Haskell

C’est beaucoup moins qu’en temps normal. D’habitude, on a des centaines de personnes par jour, surtout l’été.

Mélanie Aubé, technicienne et directrice par intérim de la bibliothèque et salle d’opéra Haskell

L’organisme sans but lucratif est géré par un conseil d’administration composé de quatre membres américains et de trois membres canadiens. Les deux tiers de ses membres sont canadiens, et l’autre tiers est composé d’Américains. Il survit grâce aux dons et aux subventions qui proviennent des deux pays.

C’est Martha Stewart Haskell, née au Québec, qui a fait construire ce somptueux bâtiment au début des années 1900, à la suite de la mort de son mari, Carlos Haskell, Américain prospère du Vermont. Elle souhaitait rendre accessibles la culture et la littérature à sa région, qui comprenait des villes américaines et canadiennes. En 1906, un an après l’ouverture de l’établissement, Mme Stewart s’est éteinte, et la bibliothèque, selon ses vœux, a été cédée aux résidants du Canada et des États-Unis.

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La salle d’opéra

La salle d’opéra, devenue une salle de spectacle, occupe le deuxième étage et peut accueillir 500 personnes. Elle a été magnifiquement conservée dans son état d’origine. Là aussi, un ruban adhésif noir collé sur le plancher marque la séparation entre les deux pays.

Jody Stone, nouveau maire de Stanstead, élu le 7 novembre, espère que l’établissement restera ouvert.

La bibliothèque a vraiment souffert de la COVID-19. Financièrement, ça cause de gros problèmes. C’est une merveille d’avoir une bibliothèque comme ça dans les deux pays, et c’est une belle place aussi. Mais on a tous peur du variant Omicron.

Jody Stone, maire de Stanstead

M. Stone rappelle que le trottoir de la rue Church, à Stanstead, vers Derby Line, au Vermont, a été le théâtre de nombreuses rencontres entre Canadiens et Américains pendant la pandémie. « Il y a même eu des mariages dans la rue à cet endroit », glisse-t-il, promettant d’aller visiter la bibliothèque.