(Québec) La ville de Senneterre, en Abitibi-Témiscamingue, est en deuil après la mort d’un homme de la communauté qui aurait attendu les secours pendant plus de deux heures avant d’être pris « en charge correctement », dans la nuit de mardi. Sa mort est survenue pendant les heures de fermeture des urgences de Senneterre, au grand dam de la mairesse, qui demande au ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, d’intervenir personnellement. Le CISSS assure que l’« ensemble des protocoles en vigueur ont été respectés ».

Publié le 1er déc. 2021
Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

« Ce que nous redoutions est arrivé », écrit la nouvelle mairesse de Senneterre, Nathalie-Ann Pelchat, dans une lettre adressée au ministre Dubé.

Les urgences du Centre de santé de Senneterre sont fermées 16 heures par jour depuis la mi-octobre en raison de la pénurie de personnel. La décision a été prise par le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue (CISSSAT), ce qui avait été déploré notamment par l’ex-maire Jean-Maurice Matte, qui critiquait un manque d’écoute de la direction.

« Depuis plusieurs semaines, nos équipes travaillent de bonne foi avec le CISSSAT afin de trouver des solutions à la problématique actuelle. Nous avons toutefois le regret de vous informer qu’un citoyen de Senneterre, un mari, un père de famille, un frère, est décédé hier matin dû à la rupture de service de notre urgence », poursuit Mme Pelchat dans sa missive.

« Aujourd’hui, c’est toute une communauté qui est en deuil », indique aussi la Ville de Senneterre dans un communiqué publié mercredi.

Des minutes qui auraient pu tout changer

Selon le récit rapporté par la mairesse, l’homme de 65 ans, Richard Genest, aurait souffert d’un malaise abdominal dans la nuit du 30 novembre. Il aurait composé le 911 vers 2 h 40. « Il a dû attendre plus de deux heures avant d’être pris en charge correctement », écrit-elle dans sa lettre au ministre. La prise en charge aurait aussi été retardée par le fait que « la seule ambulance était déjà en route vers Val-d’Or » au moment des évènements, déplore-t-elle.

Senneterre se situe à environ 70 km de Val-d’Or. Une fois qu’il est arrivé à l’hôpital de l’endroit, vers 5 h, l’homme aurait finalement été transféré vers l’hôpital d’Amos pour subir une intervention chirurgicale. Val-d’Or se trouve également à 70 km d’Amos.

« Il habitait à 10-15 minutes à pied du Centre de santé de Senneterre », a confié la mairesse Pelchat en entrevue avec La Presse.

D’après le récit que son fils Miguel Genest a fait à La Presse Canadienne, l’homme aurait patienté une heure et demie avant de voir les ambulanciers arriver. Le fils s’était alors rendu au chevet de son père pour attendre les services d’urgence avec lui.

« Je ne sais pas s'il va se rendre »

Une fois dans l’ambulance, Richard Genest est transporté vers Val-d’Or, à plus de 60 km au sud-ouest de Senneterre. N’ayant pas de nouvelles de son père, Miguel Genest s’inquiète. C’est finalement quelques heures plus tard, vers 6 h 20, qu’il reçoit l’appel d’une médecin de Val-d’Or qui lui dit ne pas comprendre pourquoi on lui a amené son père, qui aurait plutôt dû être dirigé vers l’hôpital d’Amos.

Elle lui apprend que son père est très mal en point. Son aorte, l’artère principale du coeur, s’est fissurée et il doit être opéré d’urgence. Les minutes comptent.

« Elle m’a dit : “On va espérer qu’il se rende, mais je ne sais pas s’il va se rendre” », a raconté le fils en colère contre ce qu’il qualifie de désorganisation des services de santé.

Il est parti de Senneterre en ambulance. Il est allé à Val-d’Or. On ne sait pas combien de temps il est resté à la salle d’urgence avant de voir un médecin. Il a perdu connaissance. Il a été réanimé. Ils l’ont envoyé à Amos.

Miguel Genest, fils de la victime

Et une fois arrivé à Amos, à près de 70 km au nord-ouest de Val-d’Or, Richard Genest a rendu l’âme dans l’ascenseur qui l’amenait au bloc opératoire. À l’ouverture des portes, le chirurgien et toute l’équipe l’attendaient. Ils n’ont rien pu faire.

« Il ne faut pas que ça se reproduise, là ! Je suis fâché, outré, c’est mon père ! », plaide Miguel Genest, qui avait lui-même dénoncé la situation sur sa page Facebook il y a un mois en disant : « Il ne faudrait surtout pas que ça touche à un de mes enfants. »

Le CISSSAT assure que l’« ensemble des protocoles en vigueur [avaient] été respectés ». La présidente-directrice générale de l’organisation, Caroline Roy, qui a offert ses condoléances à la famille de l’homme, confirme qu’une « revue diligente de l’ensemble de la situation a été effectuée à la suite du malheureux évènement ».

« Les informations transmises concernant les services ambulanciers, les informations au dossier de l’usager et les échanges réalisés avec les équipes soignantes concernées ont permis de conclure que l’ensemble des protocoles en vigueur ont été respectés », écrit-on.

Mme Roy précise que l’« analyse des circonstances et de la séquence d’interventions réalisées auprès de la personne démontre que la fermeture du CLSC de Senneterre n’est pas un facteur ayant contribué au décès de la personne ».

Le ministre doit s’impliquer

La mairesse implore le ministre Dubé de s’impliquer personnellement dans le dossier et d’ordonner la réouverture des urgences de Senneterre. « C’est le plan de contingence du CISSSAT, alors on veut que le ministre Dubé s’occupe de ce dossier-là précisément. On l’a déjà interpellé, et lui, il dit toujours qu’il a confiance au CISSSAT. Nous, on veut des réponses », a-t-elle expliqué en entrevue.

La Ville de Senneterre se mobilise actuellement pour recruter les quatre infirmières qui seraient nécessaires à la réouverture des installations à temps complet. « C’est là qu’on en est », a ajouté la nouvelle mairesse. Elle demande par ailleurs des « mesures concrètes » pour éviter « toute découverture ambulancière ».

« Malgré la collaboration du CISSSAT pour trouver des solutions et recruter la main-d’œuvre manquante, le travail ne se fait pas assez rapidement. L’hiver s’est installé, la population est inquiète et on souhaite à tout prix éviter qu’une situation similaire ne se reproduise. Il faut absolument que le ministre de la Santé et des Services sociaux et la PDG du CISSSAT revoient les modalités du plan de contingence pour assurer à la population un accès à des services de proximité qui répondent à leurs besoins », conclut-elle.

Le cabinet du ministre Dubé n’avait toujours pas réagi à la sortie de la Ville de Senneterre au moment d’écrire ces lignes.

Le Centre de santé de Senneterre dessert une population régionale de quelque 4000 personnes.

Avec La Presse Canadienne