Forcée d’avoir des cours en commun avec son agresseur, une élève vient d’abandonner sa formation collégiale. Elle déplore le manque de communication et de soutien de la part de son école, l’Institut maritime du Québec, qui a oublié « qu’elle était humaine », selon elle.

Publié le 1er déc. 2021
Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Automne 2020. Alors âgée de 17 ans, Chloé* a quitté depuis peu la maison familiale montréalaise pour aller étudier à l’Institut maritime du Québec à Rimouski, le seul en Amérique du Nord qui offre en français la formation de génie mécanique de marine. Le 7 octobre, alors qu’elle étudiait dans sa chambre en résidence privée, un élève de son programme s’est introduit chez elle par effraction, raconte-t-elle.

« Il m’a poussée sur le mur, il a réussi à m’embrasser et après il m’a poussée vers le lit, raconte Chloé. J’ai mis ma jambe et je l’ai repoussé, puis je suis partie à la course. » Après une vingtaine de minutes passées dehors, elle est retournée dans sa chambre en s’assurant que l’élève était parti. Ce dernier aurait tenté à nouveau d’entrer à plusieurs reprises au courant de la soirée. « Il essayait d’arracher la poignée de porte », relate la jeune femme, qui a finalement dû demander à un ami de venir chez elle.

Le lendemain, Chloé a contacté l’aide pédagogique de son école parce qu’elle était incapable d’aller à un examen, relate-t-elle. Après qu’elle a raconté l’évènement de la veille, les membres du personnel lui auraient donné « des trucs pour gérer [son] stress », sans jamais lui recommander de porter plainte à la police, soutient-elle.

Jointe par La Presse, Mélanie Leblanc, directrice de l’Institut maritime du Québec, assure « que toute personne qui en fait la demande reçoit un accompagnement personnalisé et étroit ». « Le bien-être de nos étudiantes et étudiants est au cœur de notre gestion », écrit-elle.

En février 2021, Chloé apprend que son agresseur aurait parlé de son intention de commettre ce geste une semaine avant les faits. Elle décide alors de porter plainte au poste de police de la Sûreté du Québec à Rimouski contre l’élève, qui était lui aussi mineur. La loi nous interdit de l’identifier. La plainte est retenue et des accusations sont portées, mais le résultat d’une évaluation psychologique détermine que l’élève est non criminellement responsable, en raison de troubles mentaux. Chloé est toutefois officiellement reconnue comme victime d’un acte criminel par l’Indemnisation des victimes d’actes criminels.

Avec ses parents, Chloé aurait alors demandé à l’école de ne plus avoir de cours en commun avec son agresseur. Or, l’Institut se dit devant « l’impossibilité de modifier son horaire afin qu’aucun cours ne soit en présence de l’autre étudiant », lit-on dans un échange de courriels obtenu par La Presse. L’école offre plutôt à la jeune femme du soutien psychologique, des reports d’examens ou de travaux. Dans un courriel, l’établissement dit informer les professeurs d’une distance obligatoire à maintenir entre les deux élèves en classe.

L’Institut affirme ne pas pouvoir traiter la dénonciation de Chloé par l’entremise de sa politique contre les violences à caractère sexuel, puisque l’évènement a eu lieu hors du collège. Cette politique ne s’applique que lors d’activités « organisées par des membres de la communauté collégiale se déroulant à l’intérieur et à l’extérieur des différentes composantes du Collège lorsque celles-ci sont reliées au travail ou aux études », écrit l’école.

Pourtant, la policière à qui elle a fait la dénonciation « avait appelé l’école et elle recommandait fortement qu’on n’ait pas de cours ensemble, soutient la jeune femme. Ça a été ignoré ». Résultat : Chloé a plusieurs cours en commun avec le jeune homme qui l’a attaquée. « Il y a plusieurs moments dans les cours où je stressais au lieu d’écouter la matière », souligne-t-elle.

L’Institut maritime aurait assuré à Chloé qu’il ferait des suivis avec elle pour l’informer de tout changement pouvant l’affecter. Or, puisqu’elle n’avait pas de nouvelles, elle aurait décidé de contacter l’école à la rentrée d’automne 2021. Elle apprend cinq minutes avant le début des classes que l’homme qui s’est introduit dans sa chambre allait être présent dans l’un de ses cours, raconte-t-elle.

Afin d’éviter le cours en commun, l’établissement lui aurait proposé d’abandonner tous ses cours de troisième session et de ne garder que ceux du premier trimestre qu’elle était en train de reprendre. Ce que Chloé a refusé. De son côté, l’autre élève n’a pas accepté d’abandonner le cours en question.

Chloé raconte avoir essayé « de s’adapter » et de poursuivre sa session. Sans succès. « Chaque fois que tu le vois, tu y penses », relate-t-elle.

Subir « toutes les conséquences »

Aujourd’hui, Chloé a abandonné ses cours et est soulagée d’être de retour dans la métropole. Mais la jeune femme dit ne pas être en colère contre l’Institut.

J’aurais espéré que les gens, même dans un contexte scolaire, puissent utiliser leur jugement. […] C’est comme si l’on avait oublié que j’étais humaine et qu’eux aussi avaient la place pour l’être.

Chloé

Nathalie*, la mère de Chloé, déplore qu’il n’ait pas été possible de modifier l’horaire afin d’accommoder sa fille, une demande qui « n’était pas énorme », plaide-t-elle. « Toutes les conséquences sont pour elle, se désole-t-elle. Ses plans de vie ont changé. »

Nathalie s’étonne que le personnel de l’école n’ait pas conseillé à sa fille de porter plainte à la police. « Ce sont des choses de base », fait-elle valoir.

Situations « déstabilisantes »

Dans les cas de violences sexuelles, l’important pour les victimes est de se sentir en sécurité, souligne Geneviève Pagé, professeure au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Sans commenter de cas particulier, elle estime qu’il est « déstabilisant de savoir que des institutions n’accommodent pas des demandes si légères par rapport à une violence si prégnante ».

D’autant plus qu’une classe est un contexte de prises de parole, ce qui est assurément un déclencheur de souvenirs pour la victime. « C’est impensable de faire croire que la survivante peut apprendre dans ce contexte-là, souligne Mme Pagé. S’il n’y a pas d’accommodement, on la condamne à changer de programme, de cégep ou de carrière. »

*Les prénoms des personnes mineures au moment des faits ainsi que ceux des parents ont été modifiés afin de préserver l’anonymat, tel que le prescrit la loi.

Une version précédente de ce texte évoquait erronément « le service de police de Rimouski ». Il s’agit plutôt de la Sûreté du Québec.

POUR PLUS D’INFORMATION OU POUR DEMANDER DE L’AIDE

Le réseau des CAVAC : 1 866 532-2822

La ligne-ressource provinciale pour les victimes d’agression sexuelle : 1 888 933-9007