Découragés par des conditions de travail difficiles dans des fermes du Québec, des travailleurs étrangers temporaires ont tenté, en grand nombre, de traverser la frontière vers les États-Unis, dans l’espoir d’y gagner mieux leur vie, même en tant que sans-papiers.

Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

De plus en plus attirés par les États-Unis

Découragés par des conditions de travail difficiles dans des fermes du Québec, des travailleurs étrangers temporaires ont tenté de traverser la frontière vers les États-Unis, en nombre record, dans l’espoir d’y gagner mieux leur vie, malgré leur situation irrégulière. Un phénomène encouragé par des recruteurs de plus en plus organisés… qui leur vendent souvent du rêve.

  • Centre d’hébergement du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Centre d’hébergement du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

  • Le centre d’hébergement du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Le centre d’hébergement du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

  • Le centre d’hébergement du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

    Le centre d’hébergement du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

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« Il a dit que ça faisait 10 ans qu’il était « à genoux » », explique Fernanda Cortes, intervenante pour le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ). Elle parle ici d’un cueilleur de fraises guatémaltèque qui a tenté de traverser la frontière américaine l’été dernier, dans l’espoir de travailler – illégalement – aux États-Unis. Après avoir été intercepté, il a été hébergé par le RATTMAQ avant d’être renvoyé au Guatemala, avec interdiction d’entrée au Canada pour 10 ans.

Il a levé son pantalon pour montrer ses genoux. Et ils étaient noirs, détruits. Mais il travaillait pour que ses filles puissent avoir une éducation [au Guatemala]. Il ne pouvait pas arrêter de travailler.

Fernanda Cortes, intervenante pour le RATTMAQ

Le phénomène est en hausse au Québec. En effet, 225 travailleurs agricoles du Programme des travailleurs étrangers temporaires ont quitté leur employeur cette année. En 2020, ils étaient 164, selon Fernando Borja, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Fernando Borja, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère

Vingt-deux travailleurs ont été interceptés à la frontière américaine et ramenés sur le sol canadien cette année, selon le RATTMAQ. « En 2020, on n’en avait eu que six ou sept. Le nombre a triplé, et ce n’est que ce que nous, on connaît », s’étonne Michel Pilon, directeur du RATTMAQ. « Ça ne calcule pas les travailleurs qui ont traversé et qui ont réussi », ajoute-t-il. Ni ceux qui ont fait une demande d’asile à leur retour au Canada.

Il est difficile de connaître l’ampleur du phénomène, puisqu’aucune statistique sur les sorties irrégulières du Canada n’est compilée par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), l’Agence des services frontaliers du Canada ou la Patrouille frontalière des États-Unis.

« Quand on pense qu’il y a 16 000 [NDLR : il s’agit plutôt de 18 000] travailleurs qui viennent ici chaque année, [ceux qui quittent leur employeur], c’est une infime minorité », rappelle toutefois Mylène Coderre-Proulx, doctorante à l’Université d’Ottawa spécialisée en dynamiques d’entrée au Canada des travailleurs guatémaltèques. « Il ne faut pas qu’un amalgame se fasse à propos du programme des travailleurs temporaires qui deviendrait utilisé comme voie de transit », affirme la chercheuse.

Vendre du rêve

Épicerie, pharmacie, Walmart : même en faisant leurs courses, des travailleurs agricoles se font aborder et offrir des emplois plus alléchants.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Michel Pilon, directeur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

Les recruteurs leur posent des questions, leur disent qu’aux États-Unis, c’est mieux. Et ils leur facturent 4000 $ ou 5000 $ pour passer la frontière.

Michel Pilon, directeur du RATTMAQ

« Les États-Unis sont en pénurie de main-d’œuvre dans plein de secteurs, donc les employeurs se les arrachent », explique Eugénie Depatie-Pelletier, directrice générale de l’Association pour la défense des droits du personnel domestique de maison et de ferme.

Le rêve tourne parfois au cauchemar. Ç’a été le cas pour trois travailleurs hébergés par le RATTMAQ cette année. « Ils se sont carrément fait abandonner à leur sort. Il n’y avait personne pour venir les chercher au rendez-vous, sur une route aux États-Unis », raconte Fernanda Cortes, du RATTMAQ. « Ils nous ont dit qu’ils étaient soulagés quand ils ont vu la police, parce qu’ils n’avaient pas mangé depuis deux jours. »

Les trois hommes avaient payé 5000 $ chacun. Le RATTMAQ collabore avec la GRC sur des enquêtes concernant la traite de personnes.

Endettés jusqu’au cou

Sur les 225 travailleurs qui ont quitté leur employeur l’été dernier, 189 venaient du Guatemala. « Les Guatémaltèques viennent avec des dettes considérables qui seraient impossibles à rembourser avec un emploi au Guatemala, explique Mylène Coderre-Proulx. Souvent, ils mettent en garantie un terrain, une maison. » Alors, s’ils craignent de manquer de travail, de ne pas être rappelés pour une année supplémentaire ou s’ils ont des problèmes avec leur employeur, il devient tentant de courir leur chance ailleurs.

Les futurs employés peuvent débourser plus de 3500 $ pour réussir à travailler au Canada, alors qu’ils gagnent en moyenne de 6 $ à 9 $ par jour au Guatemala.

Ces frais incluent les documents d’immigration, mais surtout un nouveau réseau de référence informel qui implique de payer jusqu’à 3000 $ pour se faire diriger vers un employeur au Canada.

« Il y a des travailleurs qui nous disent que ce n’est plus une exception, que c’est la règle », précise Michel Pilon, du RATTMAQ. « Je pense que le gouvernement du Canada doit faire quelque chose avec le gouvernement du Guatemala à ce sujet », ajoute-t-il.

Permis de travail fermés

« Le Mexique et les Antilles, c’est sous le programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS), alors que le Guatemala, le Honduras et El Salvador sont sur le programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) », explique Myriam Dumont-Robitaille, avocate et chercheuse spécialisée dans la défense des droits des travailleurs étrangers temporaires au Canada pour l’Université McGill.

« Le PTAS, c’est le vieux programme, celui qui est là depuis les années 1970 et qui est le plus populaire, ajoute-t-elle. Là, le Canada a ouvert à d’autres pays avec qui il a des ententes bilatérales (dans le cadre du PTET). »

Cette différence dans les permis de travail pourrait expliquer pourquoi les Guatémaltèques sont plus nombreux à quitter leurs employeurs. En effet, les travailleurs venant du Mexique ou des Antilles ont un permis de travail ouvert, c’est-à-dire qu’ils peuvent changer d’employeur, avec l’accord de celui-ci, en cas de difficultés. Les travailleurs du PTET ont, de leur côté, un permis de travail fermé, détaille Myriam Dumont-Robitaille.

Or, les permis fermés « pourraient rendre les travailleurs migrants pratiquement plus vulnérables que les travailleurs irréguliers », selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Le RATTMAQ traite chaque année des cas de violence physique, de harcèlement psychologique et autres types de maltraitance envers les travailleurs agricoles saisonniers. Beaucoup ne peuvent pas du tout quitter les fermes où ils travaillent.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Eugénie Depatie-Pelletier, directrice générale de l’Association pour la défense des droits du personnel domestique de maison et de ferme

« C’est un système qui favorise le fait de presser l’être humain comme un citron sans que personne ne s’en rende compte », illustre Eugénie Depatie-Pelletier.

« Les travailleurs qui ont réussi à traverser passent de plus en plus le mot à ceux qui sont ici », conclut Fernanda Cortes, du RATTMAQ. « Ils disent qu’ils sont plus libres en étant [en situation illégale] aux États-Unis qu’en étant légaux au Canada. »

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C’est le nombre de fois où le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec a été appelé pour venir en soutien à un travailleur étranger temporaire dans une ferme au Québec de janvier à novembre cette année. Ces situations incluaient des journées de 18 heures de travail, une rémunération sous le salaire minimum, l’interdiction de sortir de la ferme, des violences physiques ou sexuelles, du harcèlement psychologique et des accidents de travail non déclarés.

Source : Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

« Les employeurs demandent le corps en entier »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Des dizaines de Guatémaltèques travaillant dans les serres Demers, à Drummondville, vivaient en début de saison estivale dans des habitations insalubres, aujourd’hui retapées.

Des entreprises agricoles ont fait les manchettes en 2021, mettant en relief les conditions de vie souvent inacceptables des travailleurs dont dépend le Québec pour assurer sa sécurité alimentaire.

Chaque année, 18 000 migrants temporaires agricoles arrivent au Québec en provenance principalement du Mexique et du Guatemala. Leurs conditions de travail sont déterminées par les ententes régies par le gouvernement fédéral.

Au Québec, la saison estivale s’est ouverte par un reportage-choc de Radio-Canada à Drummondville, dans les serres Demers. Rappelons que des habitations insalubres abritaient entre 70 et 95 Guatémaltèques pour cultiver des tomates sur une superficie de 10 hectares. Plusieurs organisations font désormais pression pour que les normes d’hébergement du personnel de ferme soient revues par le gouvernement fédéral, selon un article de La Terre de chez nous publié en juin.

Les serres Demers ont depuis entrepris de rénover leurs logements en piètre condition, a rapporté Radio-Canada en septembre.

La saison s’est terminée sur une autre situation déplorable aux Entreprises Pitre, situées dans les Hautes-Laurentides. Une quinzaine de travailleurs mexicains et guatémaltèques ont choisi de quitter la ferme avant la fin de leur contrat de travail, se disant « épuisés et déçus », selon un article du Devoir publié en octobre.

Davantage de travailleurs vulnérables

Le nombre de dossiers en lien avec des conditions de travail inacceptables a plus que triplé en 2021, selon le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ), qui soutient les travailleurs agricoles vulnérables.

Une telle augmentation est en partie attribuable au fait que l’organisation est de plus en plus connue des travailleurs temporaires. En plus de les accueillir à l’aéroport depuis mars 2020, elle a ouvert un deuxième bureau à Québec en juillet dernier.

« J’ai eu des cas cet été de travailleurs payés sous le salaire minimum ou payés 35 heures par semaine alors qu’ils font 50 heures par semaine », dénonce Michel Pilon, directeur du RATTMAQ.

On a eu des travailleurs qui travaillent sept jours sur sept, avec du harcèlement psychologique. On a eu des cas de violence où l’employeur a frappé un employé et où on a dû aller à la Sûreté du Québec.

Michel Pilon, directeur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec

Depuis mai dernier, la rémunération des travailleurs étrangers temporaires varie entre 13,50 $ et 14,40 $ l’heure, selon le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec. « Le salaire offert ne peut jamais être inférieur au taux du salaire minimum en vigueur au Québec », précise le site gouvernemental.

Consultez le site du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec

Pénurie de main-d’œuvre

« C’est sûr que c’est un problème important [lorsque les travailleurs quittent une ferme], parce que les employeurs font venir le nombre de travailleurs dont ils ont besoin pour la saison », explique Fernando Borja, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME).

La pénurie de main-d’œuvre pourrait avoir amplifié les conditions de travail difficiles dans les fermes, estime Eugénie Depatie-Pelletier, directrice générale de l’Association pour la défense des droits du personnel domestique de maison et de ferme.

« Les employeurs demandent un doigt, une main, un bras, puis le corps en entier. Ils demandent 10 heures, puis 11 heures, puis 12 heures [de travail]. C’est facile, parce que [ces employés] travaillent pour quatre », décrit-elle. Eugénie Depatie-Pelletier dénonce un système où les travailleurs sont en compétition les uns avec les autres pour être rappelés l’année suivante. Selon elle, les permis de travail fermés favorisent aussi les abus.

Depuis le 3 novembre, une nouvelle ligne de soutien, le 1 888 454-3998, s’adresse à tous les travailleurs étrangers temporaires du Québec. Déployée par la Fédération de l’UPA Montérégie, la ligne offre des services en français, en anglais et en espagnol.