Le nombre d’enfants en attente d’une évaluation de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) à Montréal a atteint des sommets au cours de l’été et se maintient depuis au moins six mois au-dessus de la barre des 400 noms. Une situation « sans précédent », dit Assunta Gallo, directrice de la protection de la jeunesse liée au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, causée par une crise de main-d’œuvre inédite.

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

Actuellement, 426 enfants sont sur la liste d’attente pour être évalués au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. La liste a grimpé à près de 600 noms cet été, un chiffre record. Jamais, depuis six mois, on n’a réussi à juguler le nombre d’enfants en attente : trois enfants sur ces listes, des adolescents, attendent depuis plus de six mois, indique Mme Gallo.

« On est très préoccupés », a-t-elle déclaré en entrevue avec La Presse.

À cela s’ajoutent, à Montréal, les 360 noms d’enfants qui attendent aussi une évaluation au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, servi par la DPJ Batshaw. Au total, c’est donc près de 800 enfants qui sont en attente sur le territoire montréalais.

Ces enfants qui attendent ont tous des histoires troublantes, montrent des descriptions de cas auxquels La Presse a eu accès. Nous avons modifié certains détails afin de protéger la confidentialité des jeunes.

Des cas comme Juliette, 5 ans, qui a rapporté avoir été frappée à coups de ceinture par son père. Depuis des mois, la petite fait des crises importantes lorsqu’elle doit aller chez son père, qui est séparé de sa mère. Dans les bras de son père, elle est inconsolable.

Elle attend depuis plus de deux mois.

Des cas comme Isabella, 12 ans, qui affiche des comportements sexuels troublants, incitant notamment ses camarades de classe à regarder de la pornographie.

Elle attend depuis près de cinq mois.

Les six régions où les listes d’attente à l’évaluation étaient les plus longues (en date du 19 septembre)

  • Estrie : 468 enfants
  • Montréal : 393 enfants
  • Montérégie : 362 enfants
  • Québec : 345 enfants
  • Batshaw : 341 enfants
  • Mauricie–Centre-du-Québec : 318 enfants

Total au Québec

  • 3282 enfants en attente d’évaluation
  • 482 en attente de l’application des mesures

Ou des enfants comme Julien, 4 ans, et son frère de 10 ans, qui auraient été victimes de mauvais traitements physiques et de négligence des la part des parents, qui les laissent seuls et sans nourriture. Les deux enfants ont une hygiène discutable. Il y a beaucoup de va-et-vient à la maison. La mère semble avoir un problème de santé mentale.

Les deux enfants attendent qu’on évalue leur cas depuis deux mois.

Il y a aussi Arturo, 14 ans, qui semble subir des corrections physiques par un membre de sa famille et se bat à l’école. Il a été suspendu. Plusieurs signalements ont été faits dans son cas.

Il attend depuis plus de quatre mois.

Délais dépassés

Tous ces cas sont des « codes 3 », jugés moins urgents. En théorie, les normes ministérielles prescrivent une intervention pour les codes 3 dans les cinq jours qui suivent la rétention du signalement. Dans les faits, ces normes ne sont plus respectées depuis des années. La DPJ s’est fixé des délais maximaux d’assignation qui commencent à trois semaines, pour les plus jeunes enfants, mais peuvent aller jusqu’à 50 jours pour les adolescents. Dans la réalité, ces délais sont tout de même dépassés.

Pourquoi ? Parce que depuis des mois, les urgences sont constantes, répond Assunta Gallo. Entre le 1er avril et le 9 octobre, 550 enfants ont été évalués en urgence, soit des codes 1 et 2. Un nombre bien plus important qu’à l’habitude.

« Ces enfants, c’est notre priorité parce que le risque est très élevé. » Et ces cas sont beaucoup plus lourds que ce qu’on voit normalement. « Le niveau de complexité est plus prononcé », explique Mme Gallo. De nombreux enfants ont dû être évalués à l’hôpital, parfois au beau milieu de la nuit.

Manque d’intervenants

De plus, et c’est la raison pour laquelle on n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette liste, on manque cruellement d’intervenants. Dans les six équipes d’évaluation-orientation, 21 intervenants sur 111 manquent à l’appel, dit Mme Gallo. C’est presque un sur cinq. À l’application des mesures, l’étape qui suit l’évaluation en protection de la jeunesse, il manquait 35 intervenants sur 315 l’été dernier. On est toujours en « déficit » d’une quinzaine d’intervenants.

Tout a été fait pour tenter de recruter et d’améliorer les conditions de travail des intervenants, à qui on a donné des portables, des cellulaires, l’accès à des voitures. Mais la situation demeure : dans certaines équipes, il y a tellement de postes vacants que la situation est critique, ont indiqué plusieurs sources à La Presse au cours des dernières semaines.

« Les postes sont ouverts. Personne ne pose sa candidature. Bref, le feu est pris chez nous », dit une intervenante qui s’est confiée à La Presse. « Quand est-ce qu’ils vont réaliser qu’on a besoin d’avoir une vraie prime ? Les gens du CLSC ou des écoles ne vont pas courir pour venir ici ! » Le manque de personnel, « ça fait de la pression sur tout le monde. Et c’est là qu’on se ramasse avec des Granby », dit une de ses collègues, en évoquant la mort d’une fillette ligotée et bâillonnée dans la maison de son père en Estrie qui avait fait grand bruit en 2019.

« Je ne dors pas de la même façon la nuit à 426 enfants en attente, convient Assunta Gallo. Parce que je ne sais pas ce que je ne sais pas. »

Urgent besoin de familles d’accueil

La DPJ de Montréal a également un urgent besoin de familles d’accueil. Pour assurer le placement d’enfants qui ne peuvent être hébergés chez des proches, on a besoin de recruter une cinquantaine de familles d’accueil d’origines diverses. « Nous lançons un appel à tous ceux qui souhaitent faire vivre une expérience positive à nos jeunes », a indiqué Assunta Gallo, mercredi, en conférence de presse. La DPJ bénéficie actuellement des services de 700 familles d’accueil. Dans une année normale, on recrute une douzaine de nouvelles familles. Mais cette année, on fixe la barre beaucoup plus haut. « Pour toutes sortes de raisons, le nombre de familles d’accueil a beaucoup diminué à travers les années », souligne Nadine Thiffault, directrice adjointe du programme jeunesse au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. « Cinquante familles, ça peut sembler peu, mais c’est vraiment un gros défi pour nous », ajoute-t-elle. C’est que les familles qui postulent doivent passer à travers des évaluations diverses, qui s’étendent sur près de six mois.

Consultez la démarche pour devenir famille d’accueil