L’entreprise Airmedic compte optimiser ses interventions dans le territoire atikamekw situé à 300 km de l’hôpital le plus proche grâce à un nouvel héliport

Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

(Opitciwan) Faire l’ambulance pour une communauté autochtone située à 300 km de l’hôpital le plus proche comporte son lot de défis. L’entreprise Airmedic, dont l’hélicoptère doit se poser en plein terrain de baseball à Opitciwan, en sait quelque chose. Au-delà du transport rapide des blessés, comment rassurer des patients autochtones en route vers l’hôpital de Roberval, où ils risquent fort de perdre tous leurs repères ? Un nouvel héliport et un comité de sécurisation culturelle semblent heureusement faciliter les choses… Visite en territoire atikamekw.

L’hélicoptère d’Airmedic survole le réservoir Gouin. C’est signe qu’on approche d’Opitciwan, une communauté atikamekw située à 250 kilomètres, à vol d’oiseau, à l’ouest du Lac-Saint-Jean. Au nord de l’étendue d’eau, la forêt fait place à des maisons bien alignées. Au milieu du hameau, le terrain de baseball est inanimé en ce matin de septembre.

L’hélicoptère survole l’aire de jeux, mais ce n’est pas là qu’il atterrit. Il se dirige en périphérie du village, sur un terrain appartenant à la scierie. L’appareil descend, la terre fait un nuage de fumée.

« C’est ici même qu’on va construire l’hélipad », lance fièrement Jean-Patrick Laflamme, directeur des relations publiques d’Airmedic. La piste sera asphaltée cet automne si les premières neiges ne sont pas trop hâtives, puis clôturée au printemps prochain.

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Jean-Patrick Laflamme, directeur des relations publiques d’Airmedic

Là, on va être sécuritaire. Il n’y aura ni ours, ni orignaux, ni chiens. On n’arrivera plus en pleine partie de baseball non plus.

Jean-Patrick Laflamme, directeur des relations publiques d’Airmedic

À ces mots, le chef d’Opitciwan arrive dans sa camionnette noire. COVID-19 oblige, il distribue des coups de coude au lieu de poignées de mains. La communauté possède son propre centre de santé, explique Jean-Claude Mequish, mais il est primordial que des patients puissent être évacués par les airs si leur état le nécessite.

« Ici, on se trouve à environ 300 kilomètres du premier centre hospitalier, dont 165 kilomètres sont des routes de terre. Sur ces chemins forestiers, ce n’est pas toujours évident. Il y a beaucoup de véhicules hors norme, il y a beaucoup de transport de bois et quand la saison de la chasse s’ouvre, il y a aussi beaucoup d’allochtones », souligne le chef de bande.

« C’est comme une autoroute », ajoute l’homme costaud qui est accompagné de membres de la communauté. Ceux-ci vont prendre part à une cérémonie de purification du territoire avec prières et chants traditionnels.

Un réservoir d’essence, en bordure de la nouvelle piste, fera aussi une différence dans les opérations de sauvetage. À l’heure actuelle, lorsque la centrale d’appels reçoit une demande d’évacuation, l’hélicoptère décolle de Saint-Honoré, mais il doit s’arrêter à Roberval pour faire le plein d’essence avant de se rendre à Opitciwan.

« Grâce à ce réservoir, on va se poser directement à Opitciwan. Le personnel médical va prendre en charge le patient au centre de santé pendant que les pilotes mettent leur carburant. Quand le patient va revenir vers l’hélico, ils seront déjà prêts à décoller », explique Éliane Provost, directrice du développement des affaires chez Airmedic.

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Éliane Provost, directrice du développement des affaires chez Airmedic, à bord d’un hélicoptère survolant Lanaudière

Sa collègue Jessie Lepage, inhalothérapeute de vol, rappelle que certains patients qui sont transportés en hélicoptère sont dans un état précaire. Ils sont parfois en arrêt cardiorespiratoire, souffrent d’hémorragie ou sont sur le point d’accoucher, cite-t-elle en exemple.

« Quand la vie d’un patient est en danger, le plus vite on peut l’amener à l’hôpital, le mieux c’est pour lui », souligne Mme Lepage.

Ce point de ravitaillement va aussi permettre d’élargir de 250 km le périmètre de recherches aux alentours d’Opitciwan.

Sécuriser les patients

Pour Airmedic, le nouvel héliport contribue à rendre les opérations de sauvetage plus efficaces, mais il fait aussi partie d’une volonté d’entretenir de meilleurs liens avec les communautés autochtones, qui représentent 65 % de sa clientèle.

En avril dernier, l’entreprise privée a mis en place un Comité de sécurisation culturelle, avec à sa tête l’inhalothérapeute Jessie Lepage, une Innue de Mashteuiatsh. Des professeurs de l’Université de Sherbrooke et un médecin de Mashteuiatsh font aussi partie de ce comité. La mort de Joyce Echaquan, il y a un an, n’est pas étrangère à la création de ce groupe.

On s’est demandé comment on pourrait sécuriser les patients des communautés autochtones pour qu’ils se sentent bien, qu’ils se sentent respectés et qu’ils se sentent humains.

Jessie Lepage, Innue de Mashteuiatsh et inhalothérapeute de vol

Dans les derniers mois, tous les employés d’Airmedic, ceux des bureaux et de vol, ont participé à deux formations, l’une sur le colonialisme et la législation donnée par Luc Imbeault, conciliateur du ministère du Conseil exécutif, et l’autre sur les effets psychosociaux des pensionnats, par la psychologue atikamekw Sylvie Roy.

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Avant, l’hélicoptère d’Airmedic se posait sur le terrain de baseball d’Opitciwan. Le Conseil de bande a toutefois trouvé un nouveau terrain, en périphérie du village, où les appareils pourront atterrir de manière plus sécuritaire.

Les formulaires médicaux seront aussi traduits dans cinq langues autochtones et des pictogrammes seront proposés pour faciliter la communication. Les affiches « sortie/exit » à bord des avions et des hélicoptères seront aussi traduites.

Le chef d’Opitciwan, Jean-Claude Mequish, voit d’un bon œil ces changements. « Ça va contribuer à rassurer notre monde. Et ça va aider à faire tomber certaines barrières de la langue parce que ce n’est pas tout le monde qui maîtrise parfaitement le québécois », dit-il avec bienveillance.

Une embûche

Il ne manque qu’un maillon pour que la « chaîne de sécurisation culturelle soit respectée », affirme toutefois Jean-Patrick Laflamme, porte-parole d’Airmedic. Depuis deux ans, l’entreprise fait pression sur les gouvernements pour que les hôpitaux de Roberval et de Joliette (qui dessert la communauté de Manawan) soient eux aussi équipés d’un héliport.

Quand on atterrit à Roberval, on ne peut pas se rendre à pied à l’hôpital avec le patient sur sa civière. Il faut déplacer le patient dans l’ambulance et le brancher aux appareils. Les ambulanciers font ensuite le taxi vers l’urgence.

Jessie Lepage, Innue de Mashteuiatsh et inhalothérapeute de vol

Airmedic évalue qu’un héliport à l’hôpital de Roberval coûterait 300 000 $. Le coût de celui à Joliette serait un peu plus élevé, entre 500 000 $ et 600 000 $, car il y a un secteur à déboiser et des lignes électriques à déplacer, selon l’entreprise.

« Le but de ce projet, c’est de réduire les intermédiaires. Si on pouvait atterrir à l’hôpital de Roberval, on débarquerait la civière sur le tarmac et on roulerait le patient directement à l’urgence. Il y aurait moins d’intermédiaires, moins de perte de temps. On aurait aussi moins de risques de briser le lien de confiance entre le patient et le personnel médical », dit Mme Lepage.

« Nous, on n’est qu’un trait d’union entre la communauté et l’hôpital, poursuit M. Laflamme. Il me semble que si on ajoutait ce morceau au puzzle, on éviterait des catastrophes. »

« Il me semble que ça serait un pas vers une réconciliation », ajoute-t-il.