(Ottawa) Les attentats du 11 septembre 2001 ont propulsé l’armée canadienne dans le 21e siècle en déclenchant un bouleversement professionnel, physique et culturel qui se fait encore sentir aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire.

Lee Berthiaume La Presse Canadienne

« Le 11-Septembre a changé le monde, dit Andrew Leslie, lieutenant-général à la retraite de l’armée canadienne. Et le 11-Septembre a changé les Forces armées canadiennes avec le même impact et la même intensité qu’il a changé le reste du monde. »

Les années 1990 ont représenté une décennie difficile pour l’armée canadienne.

Des questions ont été soulevées sur la nécessité d’investir dans les Forces après la fin de la guerre froide et plusieurs débâcles pour le maintien de la paix, tandis que le soutien du public et de la politique s’était effondré à la suite du scandale somalien et des allégations d’inconduite sexuelle dans les rangs.

C’est dans ce contexte que le gouvernement libéral de Jean Chrétien a sabré dans les dépenses militaires en 1995, coupant des milliers de soldats tout en réduisant la formation, l’achat de nouveaux équipements et l’entretien.

Selon le chef de cabinet de deux ministres libéraux de la Défense nationale au début des années 2000, Eugene Lang, il y avait beaucoup de scepticisme à l’égard du ministère au sein du gouvernement du Canada. « La défense nationale n’était pas une priorité absolue pour le gouvernement Chrétien », affirme-t-il.

M. Leslie décrit cette époque comme difficile, n’étant jamais certain de l’argent disponible pour entraîner les troupes, remplacer un bâtiment ou pour acheter de nouveaux équipements. Mais le 11-Septembre a changé cette dynamique « en un rien de temps », précise M. Leslie qui a servi pendant un certain temps dans le cabinet du premier ministre Justin Trudeau.

Le choc des attentats a contribué à un soutien de la population canadienne sans précédent envers les États-Unis à un moment où Washington se concentrait uniquement sur la guerre contre le terrorisme, qui comprenait la chasse à Al-Qaïda et le renforcement de la défense de l’Amérique du Nord.

Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, John Manley, a déclaré que la nécessité de soutenir le partenaire commercial et allié le plus proche du Canada était une évidence.

« Ce que le 11-Septembre a fait, c’est que cela a concentré nos esprits sur la nécessité d’être pleinement engagés avec les États-Unis afin de maintenir notre économie en marche », a soutenu M. Manley.

Le soutien du public aux États-Unis et aux interventions étrangères s’est depuis atténué, mais les décideurs à Ottawa restent concentrés sur la nécessité de soutenir – ou du moins d’être perçus comme appuyer – les États-Unis dans la défense de l’Amérique du Nord contre les menaces extérieures.

La guerre en Afghanistan, un tournant

Les premières troupes canadiennes sont arrivées en Afghanistan moins de trois semaines après le 11-Septembre. Les premières photos de soldats portant des uniformes verts dans le désert ont montré le besoin de nouveau matériel. Alors que les troupes commençaient à mourir, Ottawa a déboursé de l’argent de plus en plus vite.

« La mission à Kaboul ainsi que la mission à Kandahar ont fait comprendre que nous ne pouvions pas mettre les gens en danger avec des choses totalement inadaptées », explique l’analyste de la défense David Perry de l’Institut canadien des affaires mondiales.

Au moment du départ des dernières troupes canadiennes en mars 2014, l’armée avait reçu de nouvelles flottes de chars, de véhicules blindés et d’artillerie, ainsi que des hélicoptères, des avions de transport, des fusils de précision, des lunettes de vision nocturne, des drones et d’autres équipements modernes, dont plusieurs sont encore en usage aujourd’hui.

Les Forces ont également ajouté des milliers de soldats supplémentaires, intensifié leur entraînement et utilisé activement leurs nouvelles compétences et capacités pour combattre Al-Qaïda et les talibans. Une génération d’hommes et, pour la première fois, de femmes – dont beaucoup portent encore l’uniforme – a acquis une véritable expérience de la guerre.

Les coudées franches de l’armée en matière d’approvisionnement ont toutefois causé des ennuis, avec des allégations selon lesquelles le gouvernement et le Parlement auraient été induits en erreur dans l’achat d’avions de recherche et de sauvetage, de navires de guerre et d’avions de combat. Sa crédibilité a été ébranlée et des contrôles ont été mis en place, ralentissant le système d’approvisionnement des stocks.

Sentiment de fierté retrouvé

Rick Hillier a dirigé les forces armées pendant plusieurs années. Le chef d’état-major de la défense avait été nommé par le premier ministre Paul Martin en 2005 et était arrivé avec un plan visant à transformer l’armée en une force de combat moderne. Cela incluait de changer ce que signifiait d’être un soldat canadien.

Plusieurs lui attribuent le mérite d’avoir contribué à raviver un sentiment de fierté dans l’armée canadienne, alors qu’il cherchait à briser la mythologie canadienne du maintien de la paix, affirmant que les soldats canadiens étaient des guerriers dont « le travail consiste à pouvoir tuer des gens », y compris les « ordures » de terroristes.

Pourtant, certains craignaient que Rick Hillier ne politise les rangs supérieurs de l’armée. L’un d’eux était le diplomate de carrière David Mulroney, qui a pendant un certain temps coordonné les aspects civils et militaires de la mission du Canada en tant que chef de la force opérationnelle en Afghanistan à Ottawa.

« La politisation est restée, soutient M. Mulroney. Les généraux sont plus visibles et les hauts gradés et les anciens hauts gradés sont également visibles. »

Pendant un certain temps pendant la mission en Afghanistan, des émissions télévisées ont montré des troupes canadiennes combattant les talibans tandis que des cérémonies d’adieu de soldats tombés au combat rappelaient le prix payé. Ces images et évènements, dont beaucoup sont diffusées par les Forces, ont conduit à un plus grand soutien du public envers l’armée.

Un sondage d’opinion annuel mené l’an dernier – avant les récentes allégations d’inconduite sexuelle impliquant des hauts gradés – a montré un niveau élevé de soutien aux militaires parmi les Canadiens, a rapporté le professeur de l’Université de Calgary, Jean-Christophe Boucher.

À son apogée, le Canada comptait environ 2300 soldats rien qu’en Afghanistan. Aujourd’hui, il en compte moins que cela, réparti sur 20 missions différentes, reflet d’un manque de volonté publique et politique et d’enthousiasme pour les interventions militaires à l’étranger.

« Une partie de l’éclat (militaire) s’est éteint après l’Afghanistan, mais il n’est pas revenu à ce qu’il était avant. C’est une grande chose, soutient l’analyste David Perry. Et l’expérience opérationnelle militaire post-11-Septembre a laissé une marque indélébile sur l’organisation, la culture et l’esprit des Forces de différentes manières. »