(Montréal) La Québécoise Fakhria Rezaie n’avait que sept ans lorsque sa famille a fui l’Afghanistan. Mais elle était assez vieille pour se rappeler aujourd’hui que la vie sous les talibans était « horrible » et « terrifiante ».

Virginie Ann La Presse Canadienne

Mme Rezaie, aujourd’hui âgée de 29 ans, qui habite Brossard, se souvient que la prise de contrôle en 1998 par les talibans de Mazâr-e Charîf, la ville où elle a grandi, dans le nord-ouest de l’Afghanistan, avait été soudaine et violente. « Ils sont venus chercher les hommes et tous les gars de 15 ans et plus. On ne sait toujours pas où ils sont, notamment mon oncle, qui a été enlevé, et jusqu’à ce jour, on n’a pas de nouvelles. Il n’y a plus d’espoir », laisse-t-elle tomber en entrevue.

« Les souvenirs que j’ai sont horribles, certains évènements restent en dedans de toi quand tu es une enfant et ça ne part jamais », avoue Mme Rezaie, qui est aujourd’hui conseillère en ressources humaines à son compte. « J’ai des souvenirs comme ça. C’est très sauvage, terrifiant, il n’y a plus d’humanité. »

Les talibans ont pris le contrôle du pays à un rythme étonnamment rapide dès que les troupes américaines ont commencé à se retirer, le 1er mai, mettant ainsi fin à deux décennies de présence militaire des États-Unis en Afghanistan. Dimanche, ils ont pris la capitale, Kaboul, forçant le président Ashraf Ghani à fuir le pays.

Les talibans soutiennent qu’ils veulent former un gouvernement « inclusif et islamique », et affirment qu’ils sont devenus plus modérés depuis leur dernier passage au pouvoir. Mais les Afghans qui vivent au Canada demeurent extrêmement sceptiques.

Le Montréalais Noori Massoud, âgé de 30 ans, n’a pas pu dormir ces derniers jours, craignant pour la vie des membres de sa famille en Afghanistan. « Mon corps est ici, mais mon esprit est là-bas, dit-il. Nous ne savons pas ce qui va se passer : les gens veulent vivre en paix, mais je ne pense pas que ça se produira en Afghanistan. »

Mme Rezaie raconte qu’en 1998, son père avait été emmené par les talibans, qui le croyaient communiste ; il a été retrouvé dans une prison trois mois plus tard. C’est là que son père a décidé de partir. « On a tout laissé en arrière. On a juste pris l’essentiel, les vêtements, notre argent, et on a loué une voiture. On s’est sauvé. On avait vraiment peur », raconte Mme Rezaie. Sa famille a vécu au Pakistan pendant trois ans avant de déménager au Canada.

« Mon histoire est celle de ma famille, mais je parle aussi pour les autres que j’ai connus et ceux qui sont en train de passer à travers la même situation », dit-elle.

Violence et anarchie

Sous le régime des talibans, dans les années 1990, la télévision et la musique étaient interdites. Les femmes n’avaient pas le droit d’aller à l’école ou de travailler à l’extérieur de la maison, et elles devaient porter la burqa chaque fois qu’elles apparaissaient en public.

Noori Massoud, lui, a quitté l’Afghanistan en 2014 à l’âge de 23 ans, pour gagner l’Angleterre avant de s’installer au Canada. « Je me souviens que cette époque était très sombre, beaucoup de mauvais souvenirs. Cela se reproduit dans mon pays et c’est très triste. »

Lorsque les talibans ont pris le contrôle de Kaboul, Saddia Rahmanyar, 23 ans, a parlé à ses proches dans la capitale pour prendre des nouvelles. Ses jeunes cousins disent n’avoir jamais vu ce genre de violence et d’anarchie auparavant.

« L’État a été sans loi pendant 24 heures : vous pouviez faire ce que vous vouliez et vous en tirer, a-t-elle raconté depuis Toronto. Mon cousin prétend qu’en 23 ans, il n’avait jamais vu autant de chaos. »

Mme Rahmanyar, qui est née au Canada après que ses parents ont fui l’Afghanistan en 1996, a rendu visite à sa famille à Kaboul à plusieurs reprises au cours des cinq dernières années. Sa principale préoccupation, a-t-elle dit, est de ne pas pouvoir leur envoyer d’argent. « Toutes les banques sont fermées et personne ne travaille […] Je peux faire des dons à des organismes, mais impossible pour l’instant d’envoyer de l’argent directement à ma famille. »

Le Montréalais Behzad Nikzad, qui vit au Canada depuis plus de 20 ans, pense surtout à une cousine qui termine sa dernière année de médecine à Hérat, la troisième plus grande ville d’Afghanistan. « Elle a travaillé très dur toute sa vie, elle s’est consacrée à ses études toute sa vie […] mais là, elle a très peur que ce soit comme la dernière fois — qu’elle ne puisse pas retourner à l’école ou exercer son métier. »

Les talibans ont promis mardi de respecter les droits des femmes, de pardonner à ceux qui les ont combattus pendant ces 20 ans et de veiller à ce que l’Afghanistan ne devienne pas un refuge pour les terroristes.

Mais Fakhria Rezaie croit que ce sont là des mots creux. Elle espère en fait que les dirigeants internationaux suivront l’exemple du premier ministre Justin Trudeau, qui a déclaré mardi que son gouvernement ne reconnaîtrait pas les talibans comme des dirigeants légitimes de l’Afghanistan.

« Les talibans peuvent montrer au monde entier qu’ils sont là pour la paix, mais nous ne leur faisons pas confiance, dit-elle. Il y a encore des diplomates là-bas, et quand ils seront partis, peut-être que les talibans vont garder une certaine paix avec les autres pays, mais pour les Afghans, ce sera l’enfer. Tout le progrès fait en 20 ans sera parti en quelques instants. »