Jacques-André Dupont et Janic Gosselin font partie de ces nombreuses personnes de la ville qui ont acheté une maison de campagne sur une terre zonée agricole sans avoir l’intention de l’exploiter. Et puis, un jour, ils ont voulu encourager des jeunes de la relève. Mais on ne s’improvise pas mécène agricole. Quel projet choisir ? De quelle façon doit-on soutenir des aspirants producteurs ? Voici l’histoire de leur apprentissage et du projet qu’ils ont appuyé.

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Il jonglait avec l’idée depuis des années, mais ce matin-là, Jacques-André Dupont, grand patron de C2 International et de C2 Montréal, a décidé de le faire. Son message était écrit. Il l’a fait lire à sa conjointe, Janic Gosselin. Puis, sans attendre sa réaction, il l’a publié sur les réseaux sociaux : « Bonjour, nous sommes un couple dans la cinquantaine vivant à Bolton-Ouest et aimerions appuyer de jeunes agriculteurs avec un projet qui nous emballe. Nos objectifs : aider des jeunes avec un projet porteur ; contribuer à la souveraineté alimentaire de notre région ; que notre terre serve à quelque chose de bien. »

Bang : une pelle mécanique de courriels ! Plus de 100 propositions en quelques jours, dont certaines d’Afrique. Sans parler des demandes d’entrevue. Deux producteurs de documentaire ont même demandé à le suivre tout au long de l’aventure.

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Janic Gosselin et son chien Maya

Un moment, quand les courriels se sont mis à rentrer, on a un peu paniqué parce qu’on a vu, vite, qu’on n’avait pas les compétences pour bien choisir un projet.

Janic Gosselin, propriétaire d’une terre agricole à Bolton-Ouest avec son conjoint

Il faut dire qu’elle et lui ne voyaient pas les choses de la même façon. Il rêvait de production maraîchère bio-intensive. Elle voulait des chèvres pour faire du fromage. « La chicane a pogné dans la maison ! explique-t-elle, assise dans son jardin au milieu de champs qui ondulent jusqu’à l’orée de la forêt. J’ai dit à Jacques-André : ‟Tu ne parles plus à aucun journaliste, c’est fini ! Et tu annules le documentaire.” »

Quand le maire cogne à la porte

Entre-temps, le maire de Bolton-Ouest, Jacques Drolet, est venu cogner à leur porte pour leur suggérer de joindre Arterre, un service de maillage entre aspirants agriculteurs et propriétaires. Bolton-Ouest, village de 666 habitants, a déjà compté 120 fermes, leur a-t-il dit. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 80. Où sont passées les autres ? Elles ont été achetées par des gens qui ne les cultivent pas. « Ils font comme nous, ils ne l’exploitent pas et la laissent aller », souligne Janic Gosselin.

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Propriété de Jacques-André Dupont et de Janic Gosselin

Après quelques jours, le couple a appelé Élyse Cardinal, conseillère en relève agricole chez Arterre. « Elle nous a dit : ‟Je peux vous aider.” On peut d’abord étudier la terre, savoir ce que le sol permet de faire, explique Mme Gosselin. À Bolton-Ouest, ce n’est pas reconnu pour des terres agricoles maraîchères. »

« Ici, tu n’as pas de grandes cultures, précise son conjoint. C’est des pâturages à foin, grosso modo, en ce moment, et des pâturages à animaux. » Le couple ne voulait pas louer sa terre. Il souhaitait la prêter et contribuer au développement et au rayonnement du projet. Il voulait aussi en faire une aventure familiale. Leur fille unique, Samia, était d’accord, pourvu qu’il n’y ait pas d’abattage d’animaux.

Une première rencontre a eu lieu sur Zoom, suivie d’une deuxième à la propriété, qui occupe une superficie de 115 acres : un pâturage de 45 acres et le reste en forêt.

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Jacques-André Dupont

Au bout de 15 minutes, Élyse nous a dit : ‟Je pense que j’ai un projet pour vous autres.” Elle est emballée, elle nous parle de production animale. Nous, on avait éliminé ça parce que notre fille est végé !

Jacques-André Dupont, propriétaire d’une terre agricole à Bolton-Ouest avec sa conjointe

La femme derrière ce projet, c’est Émilie Tremblay, 34 ans, mère d’une petite fille de 2 ans. Elle possède 14 bouvillons, 18 agneaux, 12 brebis, des poulets, des canards et un lama, qui s’appelle Serge. Elle loue déjà 70 acres à deux autres propriétaires de la région. Mais elle a besoin de beaucoup plus d’acres pour développer sa jeune entreprise, Pâturages du Lac Brome, dont la mission est de vendre de la viande, mais aussi (et surtout) de régénérer les terres agricoles.

En gros, Émilie utilise son bétail pour redonner vie au sol.

Comment s’y prend-elle ? « En amenant des animaux sur les terres en friche, on enclenche le processus de régénération de terres qui n’ont jamais été cultivées, cultivées depuis longtemps ou dont les propriétaires ne savent pas trop quoi en faire », explique-t-elle.

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Émilie Tremblay, propriétaire de Pâturages du Lac Brome

Ce qui est spécifique à l’approche régénératrice, c’est qu’on ne va pas faire pâturer les animaux sur une longue période au même endroit. On va mettre un groupe d’animaux sur une petite parcelle de terre. Donc, on a des clôtures temporaires, c’est un fil électrifié qu’on va bouger parfois plusieurs fois par jour.

Émilie Tremblay, propriétaire de Pâturages du Lac Brome

« Spontanément, les animaux vont aller manger les plantes qu’ils préfèrent, explique Émilie Tremblay. C’est toujours la première bouchée qui est la plus appétante. C’est comme la première bouchée de ta pointe de pizza ! Donc, en faisant ça, ils stimulent la repousse des plantes désirables et limitent la croissance des plantes indésirables, en les piétinant. »

Des « meetings » et un contrat

Les discussions entre les parties ont duré d’avril à juillet. Lors de ces « meetings », comme dit Jacques-André Dupont, ils ont appris ce qu’était le b.a.-ba de l’agriculture régénératrice. Ils ont aussi appris à se connaître et à définir les termes de leur future collaboration.

« Je suis tombé en amour avec la vision de la régénération des pâturages et j’ai eu le même coup de foudre pour Émilie, comme personne », confie le patron de C2, auparavant PDG de Spectra. « Émilie a ses opinions qu’elle défend très bien, elle est très à l’écoute, mais tout est réfléchi. Et ce que j’aimais, c’est que j’ai rapidement vu qu’on pouvait l’aider. Il y avait des choses qu’on pouvait accélérer. Parce que son projet était là. Tout est là. Mais on pouvait accélérer des choses. Il y avait une espèce de complémentarité. Nous, on va aider quelqu’un qui va aider la communauté. Il y a quelque chose de vraiment excitant là-dedans. »

« Émilie m’a beaucoup, beaucoup, beaucoup impressionnée », ajoute sa conjointe. Ils ont signé un contrat de cinq ans avec des options. Émilie pourra bientôt faire brouter ses 12 brebis dans les prairies du couple, qui va clôturer le terrain et aménager une bergerie dans la grange.

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Émilie Tremblay, avec certains de ses bouvillons

« Jacques-André et Janic ne vont pas investir dans mon entreprise, précise l’éleveuse. Ils sont prêts à débourser pour m’accueillir. On va faire des travaux dans la grange pour être capable d’héberger les moutons pendant l’hiver. Ça, c’est un gros plus. Mais ce qui change grandement les choses, c’est qu’ils vont m’accompagner là-dedans. Ils ont beaucoup d’expérience en gestion d’entreprise et en marketing, en communication. Donc, pour toutes ces questions-là, ils m’aident beaucoup. Ils me poussent à amener mon idée à son plein potentiel, et ça, c’est une aide inestimable. »

Qu’en pense Samia, la « végé » de la famille ?

« Elle comprend cette vision et comprend pourquoi on a eu un coup de foudre, mais ce n’est pas son projet », répond son père.

« Peut-être que ça va changer quand il va y avoir de petits agneaux d’une semaine dans la grange à bercer… »

Quelques chiffres

252

Nombre d’aspirants agriculteurs qualifiés inscrits chez Arterre, prêts à démarrer leur entreprise. Il ne leur manque qu’une chose : une terre, dont les coûts d’acquisition sont devenus prohibitifs. « Partir une entreprise agricole, c’est très, très, très difficile, surtout pour un jeune agriculteur qui n’a pas hérité de terres, rappelle la productrice Émilie Tremblay. Mais c’est possible en s’entourant bien et en cognant aux bonnes portes. »

2012

Arterre est né de la fusion de Banque de terres et de Banque de fermes. C’est dans Brome-Missisquoi que Banque de terres a vu le jour, en 2012, pour trouver une solution au problème de l’accaparement des terres agricoles.

84

Nombre de MRC où Arterre est implanté. L’organisme compte au-delà de 40 agents de maillage au Québec, dont la mission est de dynamiser le territoire agricole et de permettre à des jeunes de s’établir en louant des parcelles ou en achetant une ferme.

200 $

Prix moyen de l’acre payé par des maraîchers pour la saison. « La plupart de nos ententes, c’est pour du maraîcher à la Jean-Martin Fortier, explique Élyse Cardinal, d’Arterre. Eux, c’est un prix à l’acre. S’ils louent trois acres pour démarrer, ça va coûter 600 $ pour l’année. »

100

Nombre d’acres de prairies naturelles dont dispose Émilie Tremblay. « Je pourrais avoir 500 acres, dit-elle. L’idée, c’est d’aider le plus de gens possible à régénérer leurs terres. Dans l’Ouest canadien, les ranchs, ça peut être 10 000 acres. »

Consultez le site Pâturages du Lac Brome