Les suspects des 13 féminicides présumés de l’année ont presque tous un point en commun : ils n’ont jamais demandé de l’aide avant que surviennent les meurtres dont ils sont accusés.

Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

« David, il répondait qu’il n’avait pas besoin d’aide. Il ne voyait pas qu’il avait un problème », confie Vicky Lepage, amie de David Joly et de son ex-conjointe Lisette Corbeil. David Joly a tué Lisette Corbeil, au début du mois de juin, à Contrecœur.

« Non, Éric n’a point eu d’aide. Je crois que les hommes ont peur du jugement », indique un proche d’Éric Levasseur. Ce dernier a été accusé du meurtre de sa conjointe, Carolyne Labonté, en avril dernier.

« Je ne pense pas que M. Ainalik ait fait une thérapie. Ça me surprendrait beaucoup […] Dans le Nord, il n’y a pas ou très peu de thérapies pour la violence conjugale », souligne MJacques Stuard, qui a défendu Peter Ainalik, il y a quelques années. Peter Ainalik a tué son ex-conjointe Kataluk Paningaya, à Ivujivik, avant de mettre fin à ses jours, a confirmé la Sûreté du Québec.

Des témoignages comme ceux-là, La Presse en a récolté près d’une dizaine auprès de proches et d’avocats de présumés auteurs de féminicides. Il est possible que ces hommes aient demandé de l’aide sans en faire part à leur famille ou à leurs amis, mais il reste que ceux qui ont des idées meurtrières ont moins tendance à se tourner vers les thérapies, souligne Sabrina Nadeau, directrice générale de l’association À cœur d’homme, regroupant 31 organismes pour les hommes aux prises avec des comportements violents.

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Sabrina Nadeau, directrice générale de l’association À cœur d’homme

Les personnes les moins susceptibles de demander de l’aide, ce sont les hommes qui ont des schémas de masculinité très traditionnelle : le gars sauveur, pourvoyeur, fort, qui ne veut pas se montrer vulnérable, qui est narcissique et contrôlant […] Les gars qui commettent des homicides font souvent partie de ce type de personnalité.

Sabrina Nadeau, directrice générale de l’association À cœur d’homme

Mais comment diriger ces hommes, les plus dangereux, vers des ressources d’aide ? La majorité des clients d’À cœur d’homme se portent volontaires, et de 30 % à 40 % s’y trouvent sous ordre de la cour.

« La solution, c’est de normaliser la demande d’aide, répond Mme Nadeau. Plus la demande d’aide va devenir quelque chose de banal comme aller chez le dentiste, plus les hommes vont se tourner vers les organismes d’aide. »

« Un défi »

Les constats de La Presse sur l’absence de demande d’aide ne surprennent pas Valérie Roy, professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval et spécialiste en intervention auprès des conjoints violents. « Rejoindre ces hommes, c’est un défi », confirme-t-elle.

Mme Roy croit tout de même que certains des 12 hommes soupçonnés d’être les auteurs des 13 féminicides devaient être connus de la police, d’un CLSC, des services sociaux ou de la Direction de la protection de la jeunesse. Le Comité d’examen des décès liés à la violence conjugale, formé par le Bureau du coroner, a analysé 10 évènements qui ont mené à 19 morts (ce chiffre inclut les femmes et les enfants tués ainsi que les auteurs de féminicide morts par suicide), en 2018 et en 2019. Le Comité a conclu que la majorité des auteurs de féminicide étaient connus d’au moins une ressource, explique Mme Roy.

« On ne peut pas dire que ces hommes étaient complètement sous le radar », affirme-t-elle.

Du côté du ministère de la Justice et du Directeur des poursuites criminelles et pénales, ni l’un ni l’autre ne possèdent de statistiques sur la proportion des accusés qui sont obligés, par la cour, de suivre une thérapie.

La contrainte légale n’est pas une garantie de changement, mais elle reste pertinente, importante et souhaitée. Pour certains, c’est un point de départ vers un changement.

Valérie Roy, professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval

« Quand les hommes reconnaissent leur problème, il y a des changements possibles, c’est sûr. Ça ne veut pas dire que le changement va être facile, qu’il va être rapide, qu’il va être à 100 % et qu’il va être durable, mais les succès sont possibles », poursuit Mme Roy.

Pour un meilleur suivi

Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, croit quant à elle que les organismes, pour femmes et pour hommes, devraient mieux travailler ensemble.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes

Juste en hébergement, en 2019 et 2020, on a accueilli 3000 femmes et 1500 enfants. De ce que l’on sait, c’est très, très, très rare que les conjoints de ces femmes aient consulté de leur côté.

Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes

« On voudrait qu’ils soient pris en charge pour éviter des féminicides. C’est urgent », clame-t-elle.

Mme Monastesse, qui représente 36 maisons d’hébergement pour femmes et enfants, souhaite que les hommes coupables d’infractions en matière de violence conjugale soient mieux encadrés. Elle réclame qu’on leur impose une thérapie visant la responsabilisation et la reconnaissance de leur violence.

« Faites le parallèle avec des pédophiles. Si un homme dit qu’il s’est repris en main, est-ce que la cour va le croire et le laisser aller sans suivi ? On dirait qu’en violence conjugale, ça en prend beaucoup, et on croit facilement les hommes violents. »

« Mais regardez le premier féminicide de l’année, poursuit-elle. [Thomassie Cain] venait de sortir de prison, il n’y a pas eu de suivi, et il a tué son ex-conjointe. »

Cri du cœur d’un homme au passé violent

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

« Les lumières ont fermé dans ma tête. Je suis devenu fou. Vraiment fou », raconte Patrick*. Pendant une violente dispute, il s’est emparé d’un marteau et a frappé la tête de son ex-conjointe. Maintenant sorti de prison, Patrick lance un cri du cœur aux hommes violents : « Ce n’est pas évident, mais demandez de l’aide ! »

Avant d’entreprendre une thérapie, Patrick se sentait toujours fâché. Il cassait régulièrement des coins de table ou fracassait des vitres avec son poing. Mais jamais il ne s’en prenait physiquement aux autres, dit-il. « Je me disais que je n’étais pas si pire que ça », raconte-t-il avec du regret dans la voix.

Ce matin de printemps, il y a 10 ans, lorsqu’il s’en est pris à son ex-conjointe, il admet être passé à un cheveu de la tuer. Ce sont ses enfants, qui sont entrés dans la maison en criant, qui ont arrêté Patrick. Il a alors lâché son marteau ensanglanté.

En attendant son procès en prison, Patrick a songé à se donner la mort. Son professeur de français lui a alors suggéré de rencontrer un groupe d’aide pour mettre des mots sur sa colère et, surtout, pour contrôler ses accès de rage.

Patrick s’y rend. Il parle de son père violent, de son passé de vendeur de pot, de son ancienne relation de couple tumultueuse, des coups qu’il donne aux objets et de l’agression physique qu’il a commise. Ce qu’il craint le plus n’arrive pas : les deux intervenantes l’écoutent sans le juger.

Un coup que tu commences, ça fait du bien. La première fois que tu dis à voix haute que tu as un problème, ça t’enlève un méchant poids sur les épaules. Tu viens de faire 50 % du chemin, juste en l’avouant.

Patrick

« Avant, j’accumulais, j’accumulais, j’accumulais et je pétais ma coche. Je pouvais te ramener une histoire qui s’était passée il y a un an, raconte l’homme. Je disais que ma plus grande qualité, c’était la rancune. »

La Cour impose à Patrick de poursuivre une thérapie à sa sortie de prison. L’aide psychologique, même si elle a été imposée, a changé sa vie, affirme l’homme.

« Avant, j’étais tout le temps enragé, j’avais un motton dans la gorge et un serrement dans le cou. Je n’étais pas bien. Vivre avec une rage, vivre fâché, ça tire de l’énergie. En vouloir à tout le monde, ça tire du jus sur un méchant temps. Ce n’est pas le fun d’être toujours fâché. »

La colère incessante qu’il ressentait a maintenant disparu. S’il fait face à des obstacles, il en parle à son meilleur ami, à sa thérapeute ou à son ancien agent de libération conditionnelle avec qui il a gardé contact. La semaine dernière, il l’a justement appelé pour lui donner des nouvelles de ses enfants.

Patrick s’en veut de ses accès de rage et de la violente agression qu’il a commise envers son ex-conjointe. Mais aujourd’hui, il a trouvé des outils pour ne plus que ça arrive, dit-il. Pour ne plus être le Patrick d’autrefois.

* Nous avons changé le prénom de l’homme pour protéger ses enfants.