(Montréal) Au troisième jour de l’enquête publique sur la mort de Joyce Echaquan, la coroner s’est impatientée devant le témoignage du personnel de l’hôpital de Joliette où la femme de la Nation atikamekw de Manawan est décédée : ils soutiennent tous n’avoir jamais été témoins de propos injurieux ou désobligeants à l’égard des Autochtones.

Stéphanie Marin La Presse Canadienne

Pourtant, des membres des Premières Nations ont fait savoir qu’ils avaient été la cible de telles paroles dénigrantes et d’autres ont exprimé devant la coroner leurs réticences à aller se faire soigner dans cet hôpital par crainte de mauvais traitements.

D’ailleurs, de telles plaintes contre cet établissement hospitalier ont été consignées dans le rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, notamment formulées par des Atikamekw de Manawan, une communauté située à trois heures de route au nord de Joliette.

Joyce Echaquan est cette mère de famille qui a été insultée et dénigrée par deux employées de l’hôpital de Joliette. Peu avant sa mort, elle s’était filmée de son lit d’hôpital avec son téléphone cellulaire et avait diffusé en direct la vidéo.

On l’y voit agitée et souffrante et l’on entend deux femmes l’insulter et l’abreuver de jurons. Cette vidéo a largement circulé dans les médias sociaux et a déclenché une onde de choc et d’indignation au Québec.

Mme Echaquan a été admise à l’hôpital de Joliette le 26 septembre 2020 pour des douleurs au ventre et y est morte deux jours plus tard.

Mais lundi, aucun des deux médecins ni des trois infirmières ayant livré leur témoignage devant la coroner Géhane Kamel n’a déclaré avoir été témoin de racisme ou de propos désobligeants envers les Autochtones.

« On ne voit rien, on n’entend rien, a lancé la coroner avec impatience après le récit du troisième témoin. On n’a jamais rien entendu et tout va bien ! »

Puis, Me Kamel a remis en question leurs témoignages alors qu’ils ont tous soutenu ne pas avoir discuté de la mort de Mme Echaquan avec d’autres membres du personnel.

« Moi je vais à l’hôpital pour travailler, pas pour bavarder », a répondu l’une des infirmières pour appuyer son affirmation. Le nom des infirmières ne peut être dévoilé par ordre de la coroner.

« J’ai beaucoup de difficulté à croire que les gens ne s’en sont pas parlé dans les jours qui ont suivi », a lancé Me Kamel.

Selon leur version des faits, ils ne savaient pas non plus que les habitants de Manawan craignaient de se faire soigner dans leur hôpital.

À l’infirmière qui a témoigné en dernier lundi, Me Kamel lui a demandé : « vous a-t-on demandé de nous en dire le moins possible ? » La coroner voulait savoir si une directive avait été donnée de ne pas parler.

Après maintes hésitations, elle a répondu qu’après une rencontre avec trois gestionnaires de l’établissement hospitalier, elle avait eu la perception que « c’était tabou » de parler de la mort de Mme Echaquan.

Mandat de la coroner

Les témoignages du personnel soignant ont été examinés de près alors que la coroner tente de déterminer si Joyce Echaquan a été soignée de façon inadéquate à l’hôpital de Joliette.

Me Kamel est responsable de faire la lumière sur la cause du décès de la mère de sept enfants, ainsi que sur les circonstances de sa mort. La façon dont elle a été traitée par les employés de l’hôpital en fait partie, a-t-elle précisé jeudi dernier.

Déjà, la coroner a exprimé une préoccupation : elle se demande pourquoi des opioïdes ont été prescrits à Mme Echaquan alors qu’elle avait d’importants problèmes gastriques. Elle souffrait de plusieurs conditions médicales, dont du diabète, de l’anémie et une insuffisance cardiaque (elle portait un pacemaker).

Lundi, le gastroentérologue qui l’a examinée lors de son séjour hospitalier, Dr Jean-Philippe Blais, a témoigné.

Il jugeait vraisemblable que Mme Echaquan eût alors développé une dépendance aux opioïdes que des médecins lui avaient prescrits dans le passé.

Elle lui avait confié en consommer « en bonne quantité », mais avoir récemment arrêté, car on lui avait fait comprendre que cela pouvait être dangereux, a relaté le médecin.

Pour une personne ayant un cœur fragile, « c’est difficile », a souligné le Dr Blais à la coroner.

Lorsqu’il l’a examinée la première fois à l’hôpital, elle était calme et collaborait bien. Mais il a témoigné avoir été rappelé à son chevet, car elle était agitée et tombée en bas de sa civière. Elle suait beaucoup, a rapporté le médecin.

Après l’avoir réévaluée et constaté que ses signes vitaux étaient normaux, il mentionne que son état clinique lui rappelait un état de sevrage aux opioïdes. Cela semblait être la situation « la plus probable ».

Il a donc recommandé une consultation en médecine générale pour qu’elle demeure hospitalisée, ce qui devait, selon lui, faciliter son sevrage. L’investigation de ses problèmes gastriques devait aussi se poursuivre.

Considérant que des examens médicaux avaient été faits le mois précédent, dont des scans de l’estomac qui étaient normaux, il estimait que le seul test pertinent n’ayant pas encore été effectué était la colonoscopie, qu’il a demandée. Il s’agit d’une investigation de l’intestin visant à éliminer la possibilité de cancer ou de la maladie de Crohn, par exemple.

La colonoscopie devait avoir lieu le 28 septembre, mais Mme Echaquan est décédée ce jour-là, avant le moment prévu pour l’examen.

Les audiences publiques ont débuté jeudi dernier et doivent se dérouler jusqu’au 2 juin. La semaine dernière, Me Kamel a écouté les témoignages des membres de la famille de Mme Echaquan, qui ont relaté avec beaucoup d’émotion ce qu’elle a vécu et ce qu’elle représentait pour eux.

D’autres infirmières et une préposée aux bénéficiaires doivent être entendues mardi, alors que l’enquête se poursuit.