Cette histoire de racisme au sein des cols bleus de Montréal-Nord m’a obsédé toute la semaine. J’ai eu la désagréable impression d’un retour dans le temps, celui où les Noirs devaient s’asseoir au fond des autocars, aller dans les toilettes qui leur étaient attribuées, manger à d’autres tables que les Blancs.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Pourtant, on est en 2021. On est à Montréal, ville qui se targue d’être cosmopolite, ouverte et de son époque. Pourtant, c’est ce qui est arrivé.

Cette histoire, rapportée mardi par mon collègue Philippe Teisceira-Lessard, a commencé en 2019 par une publication sur Facebook. Quelques cols bleus, regroupés autour du Collectif des minorités visibles discriminées de Montréal-Nord, ont écrit que leur employeur utilisait des « stratagèmes » pour empêcher des employés d’avoir des promotions, de décrocher des postes permanents et de conduire des camionnettes.

En effet, une formation destinée à choisir ceux qui peuvent accéder au poste de chauffeur de camionnette est à l’origine de ce mouvement. Il faut savoir que pour obtenir l’un de ces postes convoités, on doit subir un test de conduite au volant d’une « camionnette avec trailer ».

Même si on conduit sans accident depuis des années et qu’on n’a pas besoin d’une remorque à l’arrière de son véhicule, on doit passer le test du trailer. Les employés issus de minorités ethniques sont plus nombreux à échouer, car ils ont moins d’expérience de conduite avec une camionnette, et encore moins d’expérience de conduite d’un véhicule muni d’une remorque.

Voyez-vous le truc vicieux ?

La question des postes de chauffeur de camionnette est devenue un symbole d’injustice chez les cols bleus de Montréal-Nord.

Ces allégations ont déclenché deux enquêtes. Le rapport commandé par la Ville de Montréal est signé par Tania Saba, professeure de relations industrielles à l’Université de Montréal. Celui effectué à la demande du Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal a été préparé par Angelo Soares, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

J’ai lu les deux rapports. C’est du bon travail. C’est clair, limpide, solide. Dans les deux cas, on relève des cas flagrants de discrimination et de racisme.

Des employés ont affirmé que les dés étaient pipés alors que l’employeur signalait d’avance à ceux qui offraient la formation/évaluation qui devait ou non réussir la formation. D’autres disent avoir ressenti du racisme de la part du formateur provenant d’une firme privée.

Précisons que le poste de chauffeur de véhicules motorisés de classe C compte 75 % de cols bleus qui ne sont pas issus des minorités visibles et 25 % de cols bleus issus des minorités visibles.

En revanche, dans les postes liés à l’entretien ménager, on compte 61 % de cols bleus issus des minorités visibles et 39 % qui ne sont pas issus des minorités visibles.

Ce qui me sidère là-dedans, c’est la façon dont le Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, qui compte environ 150 membres actifs dans l’arrondissement de Montréal-Nord, a complètement fermé les yeux sur cette situation qui perdurait depuis des années.

Même chose pour l’employeur. Il y a eu un aveuglement total sur le sort qui était réservé aux employés victimes d’injustice. « Leurs possibilités d’avancement professionnel ainsi que des comportements inadéquats de la part de la direction de l’arrondissement seraient en cause », peut-on lire dans le rapport d’Angelo Soares.

Invitée à réagir aux allégations publiées sur Facebook, la conseillère Chantal Rossi, alors mairesse suppléante de l’arrondissement de Montréal-Nord pour Ensemble Montréal, a déclaré : « Il n’y a pas de discrimination raciale. La fierté de Montréal-Nord, c’est sa diversité. Est-ce que vous pensez sérieusement qu’un employé noir peut être traité différemment ? La réponse pour moi est non. »

En disant une telle chose, Mme Rossi a nié le problème et a, par le fait même, mis de l’huile sur le feu, écrivent les auteurs du rapport rédigé par Angelo Soares.

Parmi les 153 membres actifs du syndicat dans Montréal-Nord, 37 % sont issus des minorités visibles.

En tout, 63 % des employés ont une permanence et 37 % sont auxiliaires. Parmi les permanents, 77 % ne font pas partie des minorités visibles, tandis que 23 % proviennent des minorités visibles.

Chez les auxiliaires, c’est le contraire : 62 % font partie des minorités visibles et seulement 38 % n’en font pas partie. « On note que les cols bleus issus des minorités visibles jouissent d’un statut plus précaire », souligne le rapport.

Je vous épargne les détails, mais selon les statistiques des rapports, les postes de cadre sont largement occupés par des gens qui ne sont pas issus des minorités visibles.

Et puis, il y a ce passage absolument troublant où les personnes interrogées affirment qu’il règne une ségrégation dans la cafétéria où l’on retrouve une place pour les employés noirs et une autre pour les employés blancs.

Je ne suis pas en train de dire que les places sont assignées, mais qu’au fil du temps, le racisme a fait sa besogne. Il a choisi des tables et a séparé les gens. Il a dressé un mur entre ces employés.

Imaginez un instant. Tu es cadre dans cet arrondissement, gestionnaire au service des ressources humaines ou chef syndical, tu vas à la cafétéria, tu vois des gens qui mangent leur sandwich et qui sont regroupés en fonction de leur ethnicité. Et tu te dis que tout cela est normal.

Pas fort.

Il est difficile de croire que dans une structure aussi bien organisée que l’appareil municipal de Montréal une telle chose puisse se produire de nos jours.

Ce qui s’est passé à Montréal-Nord est une petite chose. Mais elle nous dit que le racisme systémique est bien présent dans notre société. Qu’on le veuille ou non.

Et que des trailers attachés à des « camionnettes » pour empêcher certaines personnes de prendre la place qui leur revient, il y en a partout. Il suffit de le reconnaître.