On exige sa démission, sa radiation. On l’accuse d’encourager l’hésitation vaccinale et de retarder du même coup notre sortie de crise collective. En pleine pandémie, on lui reproche le pire des sacrilèges : faire peur au monde.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Tout ça parce que la Dre Caroline Quach a dit la vérité sur le vaccin AstraZeneca. C’est tout ce qu’elle a fait.

Apparemment, c’est trop pour certains.

Lundi, le Comité consultatif national de l’immunisation (CCNI), que préside la Dre Quach, a réitéré qu’il pouvait être préférable d’attendre les vaccins de Pfizer ou de Moderna plutôt que de prendre celui d’AstraZeneca, en raison des (très rares) risques de thrombose qu’entraîne ce vaccin.

Préférable, donc. Pas toujours. Dans certains cas. Il s’agit pour chacun d’évaluer sa propre situation, ses propres risques. En entrevue à CTV, la Dre Quach a donné un exemple hypothétique : si sa sœur, habitant dans une région largement épargnée par la COVID-19, mourait d’une thrombose après avoir reçu le vaccin AstraZeneca, elle aurait du mal à « vivre avec ça ».

Sa boîte de courriels a explosé.

C’est que la microbiologiste-infectiologue avait dérogé au discours sanitaire officiel, celui qu’on nous martèle depuis le début de cette campagne : le premier vaccin qu’on nous offre est le bon. Elle était devenue, aux yeux d’une masse d’indignés, une sorte de collabo de la COVID-19.

Tout ça, je le répète, pour avoir dit la vérité.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Caroline Quach

Ce que le CCNI a dit, en toute transparence, c’est que si une personne décède d’une thrombose [après avoir reçu le vaccin AstraZeneca] alors qu’elle ne risquait pas de contracter la COVID-19, c’est… dommage.

La Dre Caroline Quach

Un euphémisme, sans l’ombre d’un doute.

Mais surtout, une évidence.

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On l’a présenté comme une volte-face. Pourtant, le CCNI a diffusé un premier avis sur les « vaccins préférentiels » à ARN messager dès… le 1er mars. « On l’a toujours dit. Ça n’a pas changé », souligne la Dre Quach, que j’ai interviewée mercredi en compagnie (virtuelle) de ma collègue Mélanie Marquis.

On a parlé d’une maladresse, d’une bourde qui alimente la confusion et contredit le message des autorités sanitaires, en donnant l’impression que l’AstraZeneca est un vaccin de seconde classe.

Mais Caroline Quach, qui est aussi pédiatre au CHU Sainte-Justine, n’a pas fait de bourde. Elle a fait preuve d’honnêteté. Et c’est précisément ce qu’il faut faire pour convaincre ceux qui hésitent à se faire vacciner.

Pas le contraire. « Il y a de l’hésitation vaccinale parce que les gens ont l’impression qu’on leur cache des choses », croit-elle.

Il ne faut pas imaginer que tous ceux qui expriment des réticences sont des complotistes ou des « antivax » bornés. Loin de là. Beaucoup « veulent qu’on leur dise quels sont les vrais risques pour pouvoir prendre une décision éclairée ».

Pour eux, les discours de type « crois ou meurs », ça ne fonctionne pas. Ça ne fonctionnera jamais.

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Le CCNI n’a donc pas changé de discours.

Mais les politiciens… un peu, on dirait.

François Legault, à la veille de l’ouverture du vaccin AstraZeneca aux 45 ans et plus, le 21 avril : « Si vous avez 45 ans et plus, dépêchez-vous, demain matin, d’aller vous enregistrer ! » De toute évidence, il fallait faire vite.

Christian Dubé, mardi : « Si les gens ne veulent pas prendre l’AstraZeneca, on ne va pas leur en tenir rigueur. » Horacio Arruda : « On ne forcera pas personne… »

Veut, veut pas, ça donne l’impression que nos dirigeants ont modifié leur discours après avoir épuisé leurs stocks d’AstraZeneca…

Un peu comme si on avait décidé de fourguer un vaccin au rabais à la génération X…

C’est peut-être injuste, comme impression.

C’est peut-être irrationnel.

Reste qu’il faut compter 20 jours après avoir reçu l’AstraZeneca pour que les risques de thrombose soient entièrement écartés. Je connais beaucoup de gens qui comptent les dodos. Je les compte moi-même.

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Soyons clairs. Le vaccin d’AstraZeneca est excellent. Super efficace. Si vous l’avez reçu il y a plus de trois semaines, vous n’avez plus à craindre les rarissimes caillots de sang.

Et vous avez très bien fait de le recevoir.

« Notre recommandation n’est pas rétrospective, insiste la Dre Quach. Elle ne veut pas dire que si vous l’avez eu, vous vous êtes fait flouer ! »

Ce qu’elle veut dire, c’est que si vous avez le choix entre le vaccin d’AstraZeneca aujourd’hui et celui de Pfizer dans deux ou trois semaines, ça vaut peut-être le coup d’attendre.

Et ce choix, vous l’avez : le Canada attend 18 millions de doses de Pfizer et de Moderna. Et rien d’AstraZeneca. Le CCNI en a tenu compte, dans sa recommandation.

« Malgré tout, Santé Canada aurait préféré qu’on puisse dire que le vaccin AstraZeneca équivalait à tous les autres, peu importe le contexte. »

« On est un comité indépendant, il faut que les gens comprennent que les politiciens ne peuvent pas nous faire dire ce qu’ils veulent. »

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On comprend la logique des autorités sanitaires.

On comprend qu’elles adoptent un discours sans nuances pour éviter de semer le doute. Mais ça risque de se retourner contre elles, dit Caroline Quach.

Parce que non, tous les vaccins ne sont pas égaux.

Ne pas le dire clairement serait « encore plus terrible pour l’hésitation à la vaccination ». Là, les gens finiraient par se sentir vraiment floués. « J’aime bien mieux que les gens le sachent et qu’ils décident en toute connaissance de cause. »

Bref, pour vacciner le plus de gens possible, mieux vaut les informer. Gagner leur confiance.

Et ne pas prendre ceux qui hésitent pour des cons.