En vue de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai, La Presse vous propose une série d’articles qui se penchent sur les embûches au droit du public à l’information et les solutions pour y remédier.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

(NORTH ADAMS, Massachusetts ) Nichée parmi les montagnes du Berkshire, dans le nord-ouest du Massachusetts, la ville de North Adams ne fait pas encore partie de ces « déserts de l’info » qui se sont multipliés aux États-Unis, selon Jason Velázquez, journaliste local.

« Je parlerais plutôt de zone d’information menacée », dit l’éditeur du Greylock Glass, un site d’information culturelle en ligne, au cours d’une entrevue dans l’ancienne filature de coton où il loue un espace de travail.

En 2014, North Adams, qui héberge le plus grand musée d’art contemporain aux États-Unis – le MASS MoCA –, a perdu son quotidien, The North Adams Transcript, qui informait la population locale depuis plus de 170 ans.

La même année, Williamstown, ville voisine, voyait disparaître son hebdomadaire, The Advocate. Sept ans plus tard, North Adams peut toujours compter sur le Berkshire Eagle, quotidien de Pittsfield qui dessert l’ensemble du comté de Berkshire, et sur iBerkshires.com, un site d’information générale en ligne.

Mais Jason Velázquez craint que ces médias locaux finissent par disparaître comme les autres. Il les trouve également trop complaisants envers les pouvoirs locaux, situation qu’il attribue aux contraintes financières dans lesquelles ils doivent évoluer.

Ce serait un moment idéal pour être un politicien ou un propriétaire d’entreprise corrompu. Il n’y a personne qui veille au grain !

Jason Velázquez

Une commission d’État

Lori Ehrlich pourrait réfuter cette déclaration. La représentante démocrate de Marblehead a participé à la création d’une commission d’État – la première du genre aux États-Unis – dont l’objectif sera de combattre la croissance des « déserts de l’info » au Massachusetts en déterminant les solutions pour relancer la presse locale dans les communautés qui en sont dépourvues.

« Je suis convaincue qu’être informé est une obligation américaine et, en tant qu’élue, c’est absolument essentiel », a dit à La Presse cette politicienne dont la circonscription est située le long de la côte nord du Massachusetts.

Sans faits communs, le tissu de nos communautés se déchire. Et notre démocratie en paie le prix.

Lori Ehrlich, élue démocrate à la Chambre des représentants du Massachusetts

Il y a environ 10 ans, Lori Ehrlich a commencé à remarquer que ses journaux locaux préférés disparaissaient ou devenaient de plus en plus minces, victimes de l’effondrement de la publicité. Souvent, ces journaux étaient rachetés par des fonds spéculatifs qui les fusionnaient tout en revendant les immeubles qui les abritaient.

Le phénomène ne se limitait pas au Massachusetts. Plus de 1800 quotidiens et hebdomadaires locaux ont disparu entre 2004 et 2018 aux États-Unis, et les effectifs des rédactions ont été réduits de moitié, selon une étude de l’École de journalisme de l’Université de Caroline du Nord. Et la pandémie de coronavirus a empiré la situation.

Cibler les projets viables

« Le vide ainsi créé est désormais comblé par des services d’information parfois peu scrupuleux qui diffusent des points de vue déguisés en information », déplore Lori Ehrlich. « Et puis l’internet nous a permis de visiter des vases clos idéologiques où on nous dit ce que nous voulons entendre, souvent sur un ton hyperbolique. Ainsi, même pour les consommateurs d’information les plus avides, il est désormais difficile de savoir ce qui est vrai. »

La commission de l’État du Massachusetts comptera 23 membres – élus, journalistes, propriétaires de médias et universitaires, entre autres. Elle tiendra cinq réunions publiques avant d’accoucher d’un rapport, en août prochain.

Dan Kennedy, l’un des membres pressentis de la commission, espère que celle-ci permettra notamment de cibler des projets d’information locale à la fois solides sur le plan journalistique et prometteurs sur le plan économique.

« En faisant connaître au public les organismes de presse à but lucratif, à but non lucratif et même bénévoles qui servent leurs communautés, nous pouvons susciter l’intérêt de personnes qui pourraient vouloir lancer une organisation similaire dans leur propre ville ou village », explique ce professeur de journalisme à l’Université Northeastern et commentateur bien connu à Boston.

Trop souvent, les gens ne réalisent pas qu’il existe des solutions de rechange aux journaux vidés de leur substance et appartenant à des grands groupes ou à des fonds spéculatifs, qui sont actuellement tout ce qu’ils ont.

Dan Kennedy, professeur de journalisme et membre pressenti de la commission d’État sur les « déserts de l’info »

L’initiative du New Jersey

Le Massachusetts n’est pas le seul État américain à venir en aide au journalisme local. Le New Jersey a créé en 2018 un consortium qui fournira des fonds pour soutenir le journalisme local, les jeunes entreprises médiatiques prometteuses et d’autres efforts destinés à mieux informer les gens. Le consortium a commencé à recevoir en mars dernier des propositions du public. Les projets peuvent être financés jusqu’à hauteur de 35 000 $.

« Nous voulons investir dans des projets d’information durables et reproductibles, afin que les bonnes idées locales aient un impact dans la ville, mais aussi dans d’autres communautés de l’État », a déclaré Christopher Daggett, consultant indépendant et président du conseil du consortium, en lançant l’appel de propositions.

Même s’il se dit « un peu sceptique à l’idée de voir le gouvernement payer pour le journalisme », Dan Kennedy estime que l’initiative du New Jersey devrait être débattue par les membres de la commission du Massachusetts sur le journalisme local.

En attendant, à North Adams, Jason Velázquez a déjà une idée de la façon dont le gouvernement pourrait aider le journalisme local.

« La publicité gouvernementale ne devrait pas seulement paraître dans les journaux de référence comme le Berkshire Eagle », dit l’éditeur du Greylock Glass. « Il y a un tas de gens qui ne lisent pas le Berkshire Eagle, qui n’aiment pas le Berkshire Eagle. »

Mais ce quotidien local pourrait-il survivre à la perte d’une partie de cette pub ?