En voyant la une du Journal de Montréal de jeudi relayée dans les médias sociaux, on aurait pu croire à une parodie de mauvais goût ou à une fausse première page satirique.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Hélas, non.

Ce n’était pas une parodie du défunt Journal de Mourréal. C’étaient les vraies unes de vrais quotidiens (Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec) qui nourrissent la xénophobie sans complexes en misant sur une recette classique : la chasse aux boucs émissaires, toujours très populaire en temps d’épidémie.

En pleine crise sanitaire, alors que l’on assiste à une inquiétante recrudescence d’actes haineux visant les communautés asiatiques, il y a là quelque chose d’aussi irresponsable qu’inacceptable.

Accusée par la classe politique d’alimenter les préjugés en publiant une photo d’archives de Justin Trudeau lors d’un voyage officiel en Inde datant de 2018, habillé de vêtements traditionnels indiens, avec un gros titre nous annonçant que le « variant de l’Inde » est arrivé et un sous-titre invitant le premier ministre à « couper rapidement » ses liens avec ce pays, la direction du Journal de Montréal n’a d’abord pas bronché.

Même si l’on sait que les virus n’ont pas de nationalité et que désigner un groupe ethnique comme responsable est injuste, certains persistent et signent, à la manière de Donald Trump qui parlait sans cesse du « virus chinois ». Tout en se défendant bien entendu d’être raciste, l’ex-président américain a ainsi contribué allègrement à propager le virus de la xénophobie.

Le procédé est semblable avec cette première page des quotidiens de Québecor. « Il faut être prudent pour ne pas stigmatiser certaines communautés », a dit le premier ministre François Legault, questionné à ce sujet lors d’un point de presse.

Si vous avez un malaise avec cette une qui stigmatisait une communauté déjà en peine, le jour même où l’on apprenait que l’Inde avait battu un terrible record mondial de nouveaux cas de COVID-19, c’est juste que… vous n’avez pas compris, a d’abord expliqué le rédacteur en chef du Journal de Montréal, Dany Doucet.

J’ai lu sa déclaration publiée sur le site du quotidien peu avant 13 h, alors que je venais de recevoir mon vaccin. « Ceux qui n’ont pas compris [la une] n’ont certainement pas lu les textes à l’intérieur, comme trop de commentateurs le font parfois. »

À 17 h 18, une autre mise au point a été publiée sur le site du Journal. On y réitère le fait que l’intention de cette une n’était que de « mettre en évidence la délicate position dans laquelle se trouve le gouvernement de Justin Trudeau sur la question de la protection de nos frontières en période de pandémie ». On ne voulait ni « offenser qui que ce soit » ni « viser un groupe en particulier », et il serait « injuste » de penser le contraire.

La mise au point se termine avec la formule consacrée en matière d’excuses qui n’en sont pas. « Nous sommes désolés si certaines personnes ont été heurtées. »

En d’autres mots, si elles avaient bien compris, elles ne seraient pas heurtées…

Ce qui est pire que nourrir la xénophobie avec une première page de journal, c’est ne pas comprendre que l’on nourrit ainsi la xénophobie. En défendant l’indéfendable. Ou en remettant ça encore une fois – comme je l’ai entendu jeudi à la radio – sur le compte de la culture woke.

Ce qui est rassurant, c’est que nous sommes nombreux à ne pas avoir compris que l’on puisse publier une telle chose. Le ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, n’a pas compris. La cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade, n’a pas compris. La co-porte-parole de Québec solidaire Manon Massé n’a pas compris. La députée péquiste Véronique Hivon n’a pas compris. Le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique, Alexandre Boulerice, n’a pas compris. Des citoyens de différentes origines et de différentes allégeances politiques n’ont pas compris.

Les syndicats de journalistes de Québecor ont eux aussi exprimé leur malaise devant cette première page embarrassante. Car même s’ils n’ont rien à voir avec cette une – le choix de la une demeure une prérogative de la direction –, sa publication nuit à la réputation et à la crédibilité de reporters qui font leur travail avec rigueur.

LISEZ notre article :

https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-04-22/une-du-journal-de-montreal/un-syndicat-de-quebecor-exprime-son-malaise.php

Ce qui est moins rassurant, c’est qu’il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolé.

J’ai des confrères et consœurs journalistes chez Québecor dont j’apprécie grandement le travail. Je ne veux pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais je constate parfois que l’eau du bain est vraiment sale. Pas juste à la surface, pas juste sur les pages frontispices une fois de temps en temps, mais jour après jour dans les textes de certains chroniqueurs (qui ne sont pas eux-mêmes des reporters).

Cette première page malheureuse, je la vois comme l’arbre pourri qui cache une forêt de discours toxiques de plus en plus normalisés et banalisés dans le paysage médiatique. Bien sûr que chaque média a sa liberté éditoriale. Mais la liberté d’alimenter la xénophobie n’en fait pas partie.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de la prolifération inquiétante des discours haineux dans les médias sociaux – qui ne sont pas des dérives accidentelles, mais bien un fonds de commerce pour les géants du web. Mais force est de constater que les trolls qui sévissent sur Twitter et Facebook en toute impunité n’en sont pas les seuls artisans. Les « grands » médias peuvent aussi contribuer à alimenter le climat toxique de notre époque. Aussi grands soient-ils, ils se révèlent parfois bien petits.