Qui sont ces hommes qui tyrannisent leur partenaire de vie, parfois jusqu’à la tuer, et comment peuvent-ils changer ? Gaston Bourdages, qui a lui-même commis l’irréparable, pense pouvoir les aider. Ébranlé par la vague de féminicides qui secoue le Québec, il a choisi de raconter son histoire à La Presse. Et planche sur un livre à paraître l’été prochain, co-écrit avec Sylvie Croteau, ex-victime de violence conjugale.

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

« Sortir de la spirale de la violence ou y rester, c’est un choix »

Il y a 32 ans et 63 jours, Gaston Bourdages commettait l’ultime péché. Il tuait sa conjointe à coups de crucifix. Devant la déferlante de féminicides au Québec, il interpelle les auteurs de violence, dans l’espoir de les extirper d’une spirale destructrice.

Chapeau vissé sur la tête, croix au cou, Gaston Bourdages n’a l’air de rien. Petit homme aux épaules frêles, qui portent 77 hivers.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Gaston Bourdages a tué sa conjointe le 18 février 1989.

Pourtant, une bête sommeille en lui. Une panthère.

Elle est domptée, rassure-t-il. Cela lui aura pris un séjour en pénitencier et deux décennies de thérapie. « Je me crois apte à faire cette intervention publique », affirme-t-il.

Gaston Bourdages connaît la violence. Ce « cylindre aux parois graisseuses », sans prise, qui se referme sur soi. Le 18 février 1989, il est tombé tout au fond.

« La violence n’a aucune justification, mais elle a une explication », croit-il. Il a donné la sienne à La Presse afin que des hommes violents se posent, à leur tour, ces questions exigeantes et évitent, peut-être, de commettre l’irréparable.

« Le jour où j’ai compris pourquoi j’ai tué, je suis devenu un homme libre. »

Il y a quelques années, au Salon du livre de la Côte-du-Sud, Sylvie Croteau, ex-victime de violence conjugale, l’a rencontré. Tout les séparait et, pourtant, ils se sont lancés, ensemble, dans la rédaction d’un livre qui doit paraître l’été prochain. « La haine demande beaucoup d’énergie », dit Mme Croteau.

Depuis sept ans, elle travaille fort au pardon des hommes qui l’ont terrorisée. Elle a été menacée, insultée, contrôlée. Certains soirs, son ex-conjoint l’enfermait dehors. La plupart du temps, il criait contre elle.

Sylvie Croteau n’est pas encore parvenue à pardonner à ses agresseurs, mais elle s’en rapproche. « Gaston me permet de comprendre ce qu’il y a derrière la violence et, en un sens, de faire la part des choses. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Sylvie Croteau, ex-victime de violence conjuguale

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D’aussi loin qu’il se souvienne, Gaston Bourdages est un humain en quête.

Deuxième de cinq garçons, il grandit dans une famille éclatée. « Il y avait beaucoup de méchanceté et de souffrances à la maison », se souvient-il. De la violence psychologique, aussi, à la fin du mariage de ses parents.

À 12 ans, le garçon récite le poème de Verlaine Il pleure dans mon cœur. « J’étais un abonné du spleen ! », rigole-t-il. Les années passent, mais il ne vieillit pas. Son immaturité émotionnelle et affective se reflète dans ses premières relations amoureuses, désastreuses.

Un premier mariage de neuf ans et demi, dans lequel il est « totalement absent », puis un second, lui aussi de neuf ans et demi, qui ne mène nulle part, ponctuent sa vie.

Entre-temps, il se fait un nom dans le milieu des assurances. Il rejoint – presque – le club des millionnaires. L’argent et le pouvoir le mènent à la baguette.

« J’ai transgressé les dix commandements de Dieu. S’il y en avait un onzième, je me serais organisé pour le transgresser, lui aussi. »

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Puis, Lorraine. Ce passage de l’histoire, Gaston Bourdages aurait préféré l’effacer. « Je veux rendre service », chuchote-t-il, pour se redonner courage.

Il la rencontre dans une maison de prières en 1988, à Trois-Rivières. C’est le coup de foudre. « Elle était un génie sur deux pattes », se souvient M. Bourdages. Mais très vite, la relation tourne au vinaigre. « Elle devient toxique, des deux bords, avec tout ce que le mot veut dire. J’aurais dû la quitter », explique-t-il.

Sauf qu’il ne l’a pas fait et, tranquillement, il a glissé dans l’entonnoir. Le 13 février 1989, il est évincé de l’entreprise dont il est copropriétaire pour une transaction « malpropre ». Premier choc. Le lendemain, à la Saint-Valentin, Lorraine rejoint un autre homme. Deuxième choc.

Il encaisse tout, sans verser une larme. Le Gaston de l’époque est « un bloc de ciment ».

« Je suis en route vers les psychoses », se souvient M. Bourdages.

Le 18 février, Lorraine le visite à l’improviste. La discussion dérape, les synapses « collisionnent », il empoigne un crucifix. Plus rien.

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Pour Gaston Bourdages, il n’y a aucune excuse à son geste. La mort de Lorraine a été le résultat d’un choix. S’il avait quitté la relation, s’il avait été en thérapie, s’il avait reconnu les signes avant-coureurs, elle serait toujours vivante, aujourd’hui. « On a toujours le choix. Entre deux options difficiles, il y en a toujours une moins pire que l’autre », tonne-t-il.

Après le meurtre de Lorraine, M. Bourdages a reçu un diagnostic de psychose. Il a plaidé coupable à une accusation réduite d’homicide involontaire, a été condamné à sept ans de prison. Mais la vraie peine, elle était de 23 ans et 4 jours, le temps qui lui aura fallu pour répondre au « pourquoi ? »

La réponse : il a tué par orgueil, lâcheté et vengeance. « Et vous, messieurs, pour qui la violence est un exutoire, pourquoi ? », demande-t-il.

L’homme ne pensait plus raconter son histoire. La vague de féminicides qui frappe actuellement le Québec l’a convaincu de le faire. Habité par cette même expérience de la violence, il croit nécessaire de faire passer ce message.

« Sortir de la spirale de la violence est un choix. Y rester est aussi un choix. Vous et moi sommes des êtres libres. » Et surtout, des êtres responsables de demander de l’aide.

Aujourd’hui, Gaston Bourdages a un nouvel amour, Denise. Un cadeau qu’il déballe tous les jours depuis 18 ans.

Il n’est plus un tueur ; il est « auteur de mort humaine ». La page est tournée. Un nouveau chapitre est en cours d’écriture.

« Oui, c’est possible de changer », conclut-il.

« Le projet de tuer est réfléchi, intentionnel », selon des experts

L’idée selon laquelle l’homme qui tue sa partenaire intime perdrait le contrôle est fausse, défendent des experts. Il s’agirait plutôt d’une tentative calculée de reprise de contrôle.

Ils ont connu des enfances tranquilles ou troublées, ils sont en emploi ou au chômage, ils accumulent les accusations pénales ou renvoient l’image du citoyen exemplaire. Si les trajectoires de vie des conjoints violents sont aussi multiples que complexes, ces derniers se rejoignent sur un point. Lorsqu’ils tuent, ils le font de sang-froid.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES LA PRESSE

Un des dix féminicides de 2021 a été perpétré à LaSalle, en mars.

« Les hommes qui tuent leur partenaire sont les plus conscients au moment de l’acte. Il n’y a pas de doute là-dessus », expliquent Rebecca et Russell Dobash à La Presse.

Professeurs émérites à l’Université de Manchester, les deux chercheurs font partie de la poignée de criminologues qui se sont intéressés à la violence conjugale dans les années 1970. Un demi-siècle plus tard, leurs études sont toujours citées parmi les ouvrages les plus importants sur le profilage de conjoints violents.

La dernière en date, « When Men Murder Women », a comparé 866 meurtres de tous genres survenus en Grande-Bretagne. « Les meurtres homme-homme, par exemple, sont hautement circonstanciels. Il y a une altercation, quelqu’un sort une arme, et ça dérape. Le but initial est rarement de tuer », explique Russell Dobash.

À l’inverse, Rebecca Dobash déconstruit le mythe du « Snap », selon lequel le conjoint violent, soudainement, perdrait le contrôle de lui-même.

PHOTO FOURNIE PAR REBECCA ET RUSSELL DOBASH

Les criminologues Rebecca et Russell Dobash étudient les meurtriers conjugaux depuis 1970.

« Le projet initial de ces hommes est de contrôler leur partenaire. À partir du moment où ils sentent qu’ils la perdent, ils changent leur projet, et celui-ci est de tuer. Il est réfléchi, intentionnel », explique Rebecca Dobash.

Ils sont aussi les criminels qui expriment le moins de regrets et d’empathie à l’égard de leur victime.

Violence omniprésente

Dans une récente étude, le professeur en criminologie à l’Université de Montréal Frédéric Ouellet a étudié le parcours criminel de 121 auteurs de violence conjugale judiciarisés. Ce qu’il a découvert : les hommes violents le sont aussi à l’extérieur du couple.

La quasi-totalité des délinquants rencontrés (94,3 %) étaient actifs dans au moins deux sphères d’activités criminelles au cours de leur vie. Durant la période de trois ans ayant précédé l’incarcération, la participation à deux sphères de criminalité baissait à 73,6 %. Par ailleurs, plus de la moitié d’entre eux avaient commis au moins un crime pouvant entraîner des lésions corporelles sur une personne extérieure à la famille.

Selon M. Ouellet, ces données ne sont qu’une partie de l’équation.

Il n’y a pas de parcours type pour ces criminels. Il faut considérer le background, les circonstances, l’interaction entre l’individu et son environnement. Par contre, ce que l’étude démontre, c’est qu’ils ont à peu près tous le même coffre à outils, et la violence est leur outil principal.

Frédéric Ouellet, professeur en criminologie à l’Université de Montréal

D’ailleurs, M. Ouellet propose d’évaluer tous les délinquants « réguliers » en assumant qu’ils commettent aussi de la violence conjugale. « Les chances que ce soit le cas sont élevées. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion qu’ils soient déjà dans le système pour les évaluer et les identifier ? », juge-t-il.

Déconstruire son mode de pensée

Il y a de cela 40 ans, Rebecca et Russell Dobash ont travaillé au lancement du premier programme pour conjoints violents en Écosse. C’est qu’ils y croient, à la réhabilitation.

Ce ne sont pas les hommes qui sont malades – du moins, la plupart –, mais leur mode de pensée. « Le problème, c’est la façon dont ils perçoivent les femmes », tranche M. Dobash.

D’où l’importance de considérer la culture comme un facteur aggravant, renchérit Mme Dobash : « D’une manière générale, la culture générale est encore misogyne. Cette idée de contrôle et de possession de la femme, c’est une notion que nous portons tous un peu en nous, mais qui est décuplée chez les conjoints violents. »

Déconstruire cette manière de penser est exigeant, mais pas impossible, poursuit-elle. Les deux chercheurs en ont déjà été témoins, mais les programmes d’aide pour hommes violents ont aussi leurs limites.

« La seule personne qui peut changer un homme violent, c’est lui-même. La responsabilité repose sur ses épaules », conclut Rebecca Dobash.

BESOIN D’AIDE ?

SOS violence conjugale : 1 800 363-9010, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7

CAVAC : 1 866 532-2822

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