(Québec) Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec ont créé un « malaise », selon leurs journalistes, en publiant en une une photo de Justin Trudeau, portant des habits traditionnels de l’Inde, pour traiter du premier cas de variant indien de la COVID-19 détecté au pays. À Québec et à Ottawa, des politiciens de plusieurs partis ont dénoncé la une.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Jeudi, dans leur édition papier, les deux quotidiens de Québecor écrivaient : « Le variant de l’Inde est arrivé. Alors, Justin, est-ce qu’on coupe rapidement les liens avec l’Inde cette fois-ci ? » La photo qui accompagnait le titre montrait le premier ministre du Canada, habillé d’un costume blanc, coiffé d’un foulard orange, faisant un salut traditionnel indien.

Le ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, s’est vite inquiété que cette une alimente « les préjugés ». Le premier ministre du Québec, François Legault, a pour sa part affirmé qu’il « faut être prudent pour ne pas stigmatiser certaines communautés ».

« Nous assistons à une recrudescence d’actes racistes visant les personnes d’origine chinoise depuis le début de la pandémie. Avec des représentations semblables, on risque d’alimenter les préjugés », a écrit le ministre Benoit Charette sur Twitter, jeudi.

Le président du syndicat de la rédaction du Journal de Québec, Jean-François Racine, a également affirmé avoir eu « un malaise » en voyant la une. « C’est notre réputation et notre crédibilité de journalistes qui sont en jeu. Les gens doivent savoir que la une, c’est la prérogative de l’employeur. Nous, on subit par la suite », a déploré le journaliste.

De son côté, le Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal a rappelé que « les journalistes se concentrent à faire leur travail d’informer la population sur des enjeux d’intérêt public ».

« C’est ce qu’ils font et c’est ce qu’ils continueront de faire, tel que l’on peut le lire dans les pages du Journal quotidiennement, aujourd’hui y compris. Nous souhaitons que le choix de la une par la direction ne porte pas atteinte à la perception du public de la qualité et de la rigueur du travail effectué chaque jour par nos membres », a-t-on déclaré.

Une « maladresse »

Pour Sumitra Rajagopalan, scientifique et fondatrice de l’entreprise biomédicale montréalaise Bioastra Technologies, la une du Journal de Montréal et du Journal de Québec est avant tout « une maladresse ».

Mme Rajagopalan, qui a publié des lettres d’opinion dans La Presse par le passé et qui a commenté l’actualité à l’ancienne émission Médium large de Radio-Canada, a d’abord précisé qu’elle ne parlait pas au nom de la communauté indo-québécoise. Elle fait part de ses observations à titre personnel.

« La personne qui a fait la couverture [a fait preuve] de maladresse. Elle voulait être drôle. Dans un autre contexte, quelqu’un aurait pu rigoler. Mais dans le contexte où la COVID a fait en sorte que le quartier chinois s’est vidé, qu’il y a des actes racistes et violents envers les Asiatiques, ça aurait dû être mieux réfléchi », a déploré Mme Rajagopalan.

Le président de la Chambre de commerce Indo-Canada, Vijay Thomas, a pour sa part condamné « l’interprétation raciste que le Journal de Montréal fait d’une situation sanitaire d’urgence qui ne frappe pas que l’Inde, mais plusieurs parties du monde ».

« À une époque où les citoyens et les gouvernements travaillent ensemble pour rapidement contrôler la résurgence du virus, il nous appartient à tous, en tant que citoyens du monde, de nous unir et de combattre cette crise [ensemble] », a-t-il dit.

La firme Raymond Chabot Grant Thornton, qui avait une publicité à la une du Journal de Montréal, jeudi, a écrit avoir été « surpris par l’image utilisée […] pour annoncer l’arrivée du variant indien de la COVID-19 au Québec. »

« La composition de cette page peut être interprétée comme étant contraire aux valeurs qui animent les professionnels de Raymond Chabot et de l’ensemble de la firme et de ses filiales. […] Nous cultivons des relations de confiance avec des milliers de Québécoises et de Québécois et nous maintenons notre engagement à ce que ces relations soient basées sur le respect et l’ouverture envers chacune et chacun, peu importe leur origine », a indiqué l’entreprise.

« Les Québécois méritent mieux »

Des politiciens de tous les partis représentés à l’Assemblée nationale ont dénoncé jeudi la manchette des quotidiens de Québecor. La nouvelle a également eu des échos à Ottawa et à Montréal.

« Plusieurs communautés ont malheureusement subi les contrecoups de la COVID, qui a été instrumentalisée à des fins racistes par des personnes de mauvaise foi. Les conséquences sont réelles, notamment dans le quartier chinois. J’appelle à la sobriété et à la prudence en cette période difficile », a déclaré la mairesse de Montréal, Valérie Plante.

« Quand je vois des évènements ici, où les gens d’origine asiatique ont été victimes de propos absolument inacceptables, je pense qu’il faut faire très attention aux messages qu’on essaie d’envoyer à la population », a pour sa part affirmé la cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade.

« Le virus, c’est une bibitte qui tue du monde partout sur la planète. N’utilisons pas le fait que la science le nomme ceci ou cela pour s’attaquer aux concitoyens qui, comme nous, doivent se battre pour ne pas mourir devant ce virus », a plaidé la cheffe de Québec solidaire, Manon Massé.

« Depuis le début, je fais de la politique pour changer le monde. Je ne veux pas laisser à ma fille un Québec où tous les coups sont permis. Collectivement, on est capables de mieux. Les Québécois méritent mieux », a écrit sur Twitter le leader du gouvernement à la Chambre des communes, Pablo Rodriguez. Le bureau du premier ministre Justin Trudeau a préféré ne pas réagir au choix éditorial du quotidien.

« Je suis un adversaire de Justin Trudeau. Je le trouve soit hypocrite, soit le porte-parole des banquiers et des millionnaires. Mais la une du Journal de Montréal ce matin est particulièrement dégoûtante. Il s’agit d’un amalgame irresponsable et farfelu. Mais surtout, cela encourage la stigmatisation d’une communauté », a renchéri le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique (NPD), le député fédéral Alexandre Boulerice.

Le Journal de Montréal réagit

Le rédacteur en chef du Journal de Montréal, Dany Doucet, a pour sa part affirmé jeudi que « ceux qui n’ont pas compris » la une « n’ont certainement pas lu les textes à l’intérieur, comme trop de commentateurs le font parfois ». Cette déclaration, publiée sur le site internet du Journal, a été transmise à l’Agence QMI.

« Notre page frontispice exposait publiquement et on ne peut plus clairement la décision difficile que Justin Trudeau doit prendre au sujet des frontières canadiennes et des vols arrivant de l’Inde avec des dizaines de passagers infectés par la COVID-19 », a écrit M. Doucet.

En début de soirée, M. Doucet a lui-même publié une nouvelle « mise au point » sur le site internet du Journal. Il a écrit qu’il était « injuste de nous prêter d’autres intentions que celle de mettre en évidence la délicate position dans laquelle se trouve le gouvernement de Justin Trudeau sur la question de la protection de nos frontières en période de pandémie ».

« Jamais l’intention de notre équipe n’a été d’offenser qui que ce soit ou de viser un groupe en particulier », a affirmé le rédacteur en chef.

Le Conseil de presse du Québec, qui agit comme tribunal d’honneur de la presse québécoise, a également confirmé jeudi avoir reçu « plusieurs plaintes au sujet de cette une ». Québecor n’est pas membre du Conseil de presse, mais l’organisme rend tout de même des décisions sur des articles qui sont publiés dans leurs médias, comme dans « tous les médias d’information distribués ou diffusés au Québec ».

« Le public a jusqu’à trois mois pour porter plainte contre un produit journalistique », a rappelé sa secrétaire générale, Caroline Locher.

Avec Fanny Lévesque et Mélanie Marquis, La Presse