Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

« Tout ce qu’il faut, c’est que 10 % de la population se lève pour qu’un gouvernement s’effondre. Libérez votre ville, libérez votre province, libérez vos vies », a écrit le « journaliste » canadien Keean Bexte sur Twitter, dimanche soir. Son message était accompagné d’une vidéo du média d’extrême droite Rebel News montrant l’émeute du Vieux-Montréal.

Oui, ce « journaliste » semble croire que c’est vraiment super, de fracasser les vitrines des commerces qui en arrachent depuis un an à Montréal. Une sorte de mal nécessaire. Le début d’un temps nouveau.

J’utilise les guillemets parce que Keean Bexte, qui a déjà travaillé pour une boutique en ligne offrant drapeaux de la Rhodésie et autres charmants symboles de suprémacie blanche, n’a rien d’un journaliste.

À moins que vous considériez comme du journalisme le fait de pourchasser Greta Thunberg dans son hôtel pour l’interroger sur sa « maladie mentale ».

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Keean Bexte a écrit sur Twitter que les vandales qui ont saccagé le Vieux-Montréal, dimanche, ont fort probablement été plantés par la « police fasciste de Montréal ».

Ou le fait de prendre en embuscade Ilhan Omar, représentante démocrate au Congrès américain, pour lui demander si elle a épousé son propre frère.

Ou encore, le fait d’écrire sur Twitter que les vandales qui ont saccagé le Vieux-Port, dimanche, ont fort probablement été plantés par la « police fasciste de Montréal ».

Tout ce grabuge, voyez-vous, ne serait que la vaste mise en scène d’un pouvoir autoritaire et déterminé à nous étouffer avec ses mesures liberticides…

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Même pour Rebel News, Keean Bexte semble être allé trop loin avec son appel au soulèvement populaire pour libérer nos villes et nos vies.

Lundi, il a effacé son tweet, précisant qu’il ne l’avait pas écrit en tant que journaliste pour Rebel News. En fait, il ne travaille plus pour ce groupe. Il est désormais « journaliste indépendant ».

Samedi, Rebel News présentait pourtant Keean Bexte comme un « reporter de Rebel basé à Calgary » dans un texte diffusé sur son site web.

Le « journaliste » était d’ailleurs parmi les 17 employés de Rebel News — 17 ! — qui ont loué un bateau-hôtel dans le Vieux-Port de Montréal, en fin de semaine.

Le directeur de Rebel News, Ezra Levant, était à bord du Skal Nuphar. Le « journaliste vedette » du groupe établi à Toronto, David Menzies, y était aussi.

Méchante grosse équipe pour couvrir une manif contre le couvre-feu à Montréal…

Louche, vous dites ?

Ça soulève des questions, en tout cas.

D’après ce qu’on me dit au SPVM, rien ne porte à croire que ces « journalistes » étaient derrière la manif organisée — étrange coïncidence — à deux pas de leur bateau.

Mais avec leurs innombrables publications appelant à résister aux mesures sanitaires, ils ont certainement jeté de l’huile sur le feu, s’est emporté Guillaume Cloutier, directeur de cabinet adjoint de la mairesse Valérie Plante.

« Pendant toute la fin de semaine, les provocateurs de Rebel News et Ezra Levant ont fait de l’agitation avec le résultat qu’on connaît : casse et vandalisme, a-t-il écrit sur Twitter. Foutez le camp de notre ville. »

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L’équipe de Rebel News affirme être venue à Montréal pour soutenir ses « journalistes » montréalais, qui seraient « harcelés » depuis des semaines par des agents du SPVM.

Samedi, ces « journalistes » ont fait voler un drone au-dessus d’un groupe de policiers qui patrouillaient au quai de l’Horloge. Ils les ont carrément attirés vers leur bateau, m’a-t-on confirmé au SPVM.

S’il y a eu une mise en scène, c’est bien celle-là.

Quand les policiers se sont approchés du Skal Nuphar, ils ont bien vu que les occupants — qui portaient de subtils dossards avec l’inscription « PRESS » en grosses lettres blanches — contrevenaient aux mesures sanitaires.

Ces drôles de journalistes étaient agressifs. Ils posaient des questions aux policiers avec une insistance hors du commun. Ils les invectivaient. « Voyous. » « Menteurs. » « Perdants. »

Bref, ils faisaient tout pour les provoquer.

Et ils se tenaient prêts à filmer.

Les policiers sont restés calmes. Les évènements, une fois passés au filtre de Rebel News, tentent pourtant d’affirmer le contraire. Les soi-disant reportages prétendent montrer l’arrestation « brutale » de David Menzies, « pris en otage » par des policiers « corrompus ».

C’est cousu de fil blanc.

C’est tellement gros que c’en est risible.

Pourquoi Rebel News fait-il ça ? Par idéologie, sans doute. Mais pour autre chose, aussi. « J’ai besoin de votre aide. Nous devons défendre David. Et nous devons poursuivre la police. Assez, c’est assez », écrit Ezra Levant. Il sollicite des dons sur son site web.

« Si vous pouvez m’aider, s’il vous plaît, faites-le. Ça coûtera cher de poursuivre la deuxième plus grande force policière du Canada. »

Tellement, tellement gros, le fil.