Il y a un lien entre le contrôle des armes et la décriminalisation des drogues.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Dans chaque cas, Justin Trudeau a si bien coupé la poire en deux qu’il laisse tout le monde sur sa faim.

Et l’un risque de nuire à l’autre. Si des criminels s’arment, c’est en partie à cause du marché noir qui continue de faire des victimes.

Le premier ministre est capable d’audace. Il l’a montré en imposant un prix national sur le carbone. Mais avec la loi et l’ordre, M. Trudeau est très prudent. Il se contente d’être plus progressiste que les conservateurs, mais pas trop non plus pour minimiser leurs critiques.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

La politique est l’art du compromis, dit-on. Mais dans ce cas-ci, l’artiste s’est surpassé. M. Trudeau atteint le centre avec une telle précision qu’il se situe à égale distance de tout le monde, et que personne n’est content.

En fait, « pas content » est un euphémisme. Le collectif Poly se souvient se sent trahi. Il demande à jeter aux poubelles le projet de loi libéral sur les armes. Et c’est ce qui pourrait arriver, car le Bloc, le NPD et le Parti conservateur s’y opposent.

Pour les armes d’assaut, le gouvernement Trudeau a interdit il y a un an l’achat, la vente, l’utilisation et le transport d’environ 1500 modèles, comme la Ruger mini-14 en cause à Polytechnique.

Une question restait toutefois en suspens : que faire avec les dizaines de milliers d’armes en circulation ?

Car même si leur usage devient interdit, cela ne dissuadera pas un possible tueur. Quand on est prêt à mourir dans un carnage, on n’a pas peur de payer une amende.

En février, les libéraux ont proposé un programme de rachat optionnel pour les détenteurs d’armes. Ils s’en remettent à la bonne foi des propriétaires d’armes. Chez Poly se souvient, ça ne passe pas. Ni au Bloc québécois, qui rappelle que le succès d’un programme similaire en Nouvelle-Zélande et en Australie découlait de son caractère obligatoire.

En coulisses, on rapporte que le ministre de la Sécurité publique Bill Blair, ex-chef du service de police de Toronto, ne voulait pas demander à ses anciens collègues de frapper aux portes de maisons et de confisquer ces armes d’inspiration militaire. À cela s’ajoute le traumatisme, chez les libéraux, lié au coûteux registre sur les armes à feu.

Pour les armes de poing, la déception est aussi vive. M. Trudeau permettra aux villes de les interdire. Or, des métropoles comme Montréal ne veulent pas de ce pouvoir. Elles demandent une interdiction nationale. En effet, à quoi sert d’interdire les armes de poing dans une ville si la municipalité d’à côté les permet ?

François Legault est ouvert à rapatrier ce pouvoir. Son gouvernement prépare une lettre en ce sens, m’indique-t-on.

Or, le gouvernement Trudeau hésite à accompagner les provinces en ce sens. Il craint que l’Alberta ou la Saskatchewan utilisent ce pouvoir pour faire exactement le contraire. Pour empêcher l’interdiction de ces armes par leurs villes.

Si c’est vrai, voilà alors un argument pour une interdiction partout au pays.

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Il y a un petit nombre de dossiers où même les indépendantistes et autonomistes devraient accepter des normes minimales nationales. Ce sont ceux où le Québec est aussi fort que le plus faible maillon de la chaîne. Où on paye pour le laxisme des autres.

C’est le cas des gaz à effet de serre, qui ne s’arrêtent pas aux frontières. De la fiscalité, où les échappatoires de nos voisins font fuir les capitaux. Et enfin celui du contrôle des armes, autant entre les États à l’international qu’entre les citoyens d’un pays.

Dans tous les cas, sans coopération, ça ne fonctionne pas.

Pour cela, il faut un arbitre. Mais M. Trudeau n’ose pas tout à fait assumer ce rôle, car il n’a pas d’intérêt à le faire.

Il ne veut pas perdre de votes en région, là où le contrôle des armes est moins populaire. Et il ne veut pas raviver les mauvais souvenirs du registre des armes d’épaule.

Cela l’incite à ne pas aller trop loin. D’autant plus que le NPD, qui est tiraillé à l’interne, ne le tire pas à gauche sur cet enjeu.

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Pour les drogues, M. Trudeau accouche aussi d’un souriceau.

L’année dernière, l’Association canadienne des chefs de police lui recommandait de décriminaliser la possession simple. Selon eux, ce serait la meilleure façon de combattre la toxicomanie et les surdoses.

Les libéraux n’ont pas osé le faire. Dans un autre projet de loi déposé en février, ils allègent les peines aux consommateurs. Ils dirigeraient par défaut les consommateurs vers un Tribunal de traitement de la toxicomanie.

Or, les juges ont déjà commencé à invalider les peines minimales. Et le Service des poursuites pénales du Canada avait demandé l’été dernier à ses procureurs de ne pas intenter de poursuite en cas de possession simple. En recommandant plutôt une thérapie.

Le gouvernement libéral a donc enfoncé une porte ouverte.

Et il continue de faire comme si tout consommateur de drogue est un malade à soigner, alors que certains n’ont pas de dépendance.

Pendant ce temps, le marché noir demeure.

Au Canada, les crimes violents avec armes à feu ont augmenté de 43 % entre 2013 et 2019. Dans la majorité des cas, ils ont été commis avec des armes de poing.

D’un côté, M. Trudeau renonce à interdire ces armes. De l’autre, il maintient le commerce de la drogue pour lequel les trafiquants s’arment.

Je ne veux pas ostraciser le premier ministre. Il n’est pas différent de la quasi-totalité des pays qui partagent son approche. Sans doute parce que l’audace n’est pas toujours payante électoralement.