Au sein de certaines communautés, le lien de confiance avec la police est fragile, rompu même. Comment réparer le tout ? Ici comme ailleurs, la situation est complexe. Mais pour trois jeunes agents, la réponse est simple : il faut s’impliquer. Et changer les choses.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

« J’aime penser que je peux changer les choses » 

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Antony Dorelas, policier d’origine haïtienne

Ils sont des Québécois d’origine haïtienne, algérienne et vietnamienne. De leur enfance jusqu’à leurs études universitaires, tout les éloignait de la police. Pourtant, ils ont changé de carrière et opté pour l’uniforme. La Presse s’est entretenue avec trois agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) aux parcours atypiques.

Enfant, Antony Dorelas avait l’habitude de voir des voitures de police rôder près du HLM de Rivière-des-Prairies où il habitait. Il y avait la délinquance, les arrestations musclées, les jeunes qui viraient mal et les tensions avec les policiers.

Certains détails l’ont marqué : un agent du SPVM, « un Québécois blanc », s’est adressé aux jeunes en créole haïtien durant une intervention.

« J’ai fait un saut. Il parlait un créole impeccable. J’étais comme ébahi. À partir de là, je pensais à devenir policier », confie Anthony Dorelas, homme souriant et taciturne à la silhouette filiforme.

Un autre agent sociocommunautaire était de toutes les célébrations du quartier. Il appelait les gens par leur prénom. Il allait parler aux jeunes quand un conflit éclatait. « Normand Séguin ! Je me souviens encore de son nom », se remémore l’agent Dorelas, maintenant policier au SPVM.

En visitant les lieux de son enfance, il se rend compte soudainement du chemin parcouru. Une femme l’observe avec méfiance à travers la fenêtre poussiéreuse de son appartement exigu. Au bout de la rue, de grandes lettres bleues sur l’abri d’autobus forment le slogan Fuck the police.

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De grandes lettres bleues sur un abri d’autobus forment le slogan Fuck the police

Quelques mois auparavant, une fusillade était survenue dans le stationnement du bâtiment grisâtre taché de rouille, alors qu’une flambée de violence touchait le nord-est de la ville.

« Je suis vraiment fier de dire que je viens d’ici. Je n’ai pas honte », dit le trentenaire.

Des organismes comme Équipe RDP l’ont éloigné des tracas lors de son passage à l’école secondaire Henri-Bourassa. « J’avais des activités chaque soir, et ils m’ont donné de petits jobs l’été. Quand je revenais à la maison et qu’il y avait eu une bagarre, je n’avais rien à me reprocher. Je n’étais pas là. »

L’agent Dorelas a grandi dans un minuscule logis avec une dizaine de frères et de sœurs.

Je suis le seul policier. Certains de mes frères sont, comment dire, de l’autre côté de la médaille. Quelques-uns ont eu des démêlés avec la justice.

Antony Dorelas, policier d’origine haïtienne

Après avoir fait une technique en éducation spécialisée et travaillé quelques années à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel et dans un centre jeunesse à temps partiel, Anthony Dorelas désirait toujours devenir policier. Il s’inscrit en technique policière à 27 ans.

La décision passe mal. « Certains amis d’enfance m’ont dit : “ Anthony, une fois que tu deviens policier, c’est fini. Toi et moi, on se connaît plus. ” Ces gens-là aujourd’hui ne me parlent plus. »

Son choix de carrière secoue ses parents. Ils associent les policiers aux tontons macoutes – les soldats du dictateur François Duvalier – de leur Haïti natal.

Il craignait l’épreuve de natation nécessaire pour passer le cours de technique policière. Autant lui demander de gravir l’Everest. « Je ne savais pas nager. J’ai grandi dans une famille nombreuse, d’un milieu défavorisé. Mes parents ne nous amenaient pas nous baigner, et aucun de mes amis n’avait de piscine. »

Bien qu’il n’ait pas vécu de profilage policier dans sa jeunesse, il a été témoin de tensions.

Je ne le nie pas, que [le profilage racial] existe. Mon meilleur ami me dit que quand il se fait intercepter en voiture, il sort tous les papiers possibles et garde ses mains sur le volant. Ça me happe de savoir ça.

Antony Dorelas, policier d’origine haïtienne

« J’ai grandi avec cette personne-là, qui me dit : “ J’ai peur. ” Mais je vois les efforts qui sont faits par le SPVM là-dessus, on est dans une bonne voie. »

« J’aime penser que je peux changer les choses, changer la perception négative que la communauté a du métier. Souvent, des proches se réfèrent à moi pour leur expliquer une intervention. Les gens ont besoin de savoir les raisons pour lesquelles on interpelle [des personnes]. »

Il n’adhère pas au définancement de la police, mais ne voit pas la mouvance comme un affront. « Les gens revendiquent quelque chose et ils en ont le droit. Ce que j’entends de ça, c’est que les gens veulent du changement et tiennent à leur tissu social. »

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Farah Ben Osmane

Née dans l’Algérie des années 1990, au beau milieu d’une guerre sanglante, Farah Ben Osmane s’est installée précipitamment au Québec pendant son enfance, avec le titre de réfugiée politique.

Puisqu’elle était fille de médecin et plutôt bonne élève, son chemin professionnel semblait déjà tracé. Mais cette mordue d’arts martiaux au rire franc et contagieux est une femme de terrain. La routine, très peu pour elle. Elle rêvait de devenir policière et, depuis 13 ans, c’est ce qu’elle fait. « Mais je sentais toujours qu’on m’éloignait de ça. Il n’y avait pas de modèle de femme maghrébine qui faisait ça. Tu n’as pas le réflexe de t’embarquer là-dedans. »

Du côté des parents, c’était un refus catégorique. Les études universitaires primaient.

« À 24 ans, j’étais vraiment perdue. J’essayais de m’enlever la police de la tête. Mes parents ne voyaient pas ça pour moi, car ils avaient encore le souvenir d’une police corrompue », raconte l’agente Ben Osmane, titulaire d’un bac en droit.

Le métier demeure peu prestigieux dans la communauté. « Mais ça va changer. Quand j’en parle aux gens, ils se rendent compte que c’est basé sur la relation d’aide. »

Je ne passe pas mes journées à donner des tickets, j’améliore la qualité de vie des gens. L’uniforme, ce n’est pas un outil de répression ; c’est un outil d’aide.

Farah Ben Osmane, policière

Les administratrices d’un groupe Facebook voué aux femmes maghrébines nouvellement arrivées l’ont contactée, pour qu’elle explique aux abonnées les ressources offertes en matière de violence conjugale.

« Dans des contextes de violence conjugale, j’ai traduit les déclarations en arabe pour montrer à la victime qu’elle pouvait nous raconter son histoire sans hésiter. Ce sont des détails inclusifs qui nous amènent à tisser des liens avec des gens de toutes origines. »

Et les débats sur le profilage dont font l’objet les jeunes d’origine maghrébine du nord-est de la ville, notamment ? Ils ne nuisent pas à son travail sur le terrain, où elle sent plus de gratitude que de méfiance à son égard. « Je fais très peu face à ça. Souvent, des gens me disent : “ On veut des policiers maghrébins pour parler à nos jeunes. ” Et je pense que ça s’en vient. Je considère qu’on est un plus pour le SPVM. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Minh Vo

Des cris ont retenti au domicile familial quand Minh Vo a annoncé à ses parents qu’il abandonnait ses études d’économie à l’Université de Montréal pour devenir policier. « Je n’ai jamais vu ma mère fâchée de même », se souvient le jeune homme, policier depuis 2017.

« Elle criait tellement après moi cette soirée-là que je suis surpris que personne n’ait appelé la police, justement », dit-il avec calme et bonhomie. Ses parents ont fui le Viêtnam dans les années 1980, comme bien des réfugiés de la mer (boat people). Son père a quitté un emploi d’économiste bien en vue. « Ils ont quitté l’instabilité pour que moi, au Québec, je réussisse. C’était impensable de ne pas avoir un job qu’ils considéraient comme respectable. »

L’ambiance est plutôt joyeuse au poste de quartier 26, dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. On discute en grec et en hongrois. L’équipe est à l’image du quartier où Minh Vo a grandi et où il travaille maintenant.

Devenir policier n’a jamais été un rêve d’enfance, et l’envie de contribuer à améliorer les choses dans son quartier est venue plus tardivement. « J’étais un ado plus studieux, introverti, et je faisais un peu d’embonpoint. »

Un jour, dans les couloirs de son alma mater, il passe devant un stand de recrutement du SPVM et discute avec un policier d’origine haïtienne.

Je n’avais jamais vu ça comme une façon d’améliorer la qualité de vie dans mon quartier et de redonner avant d’avoir cette révélation.

Minh Vo, policier

« Au début, tu penses que tu vas arrêter des bandits chaque jour, mais plus tu avances, plus tu vois que tu réponds à des appels de détresse de santé mentale. »

Il insiste sur l’importance d’avoir des modèles qui sortent de l’image un peu stéréotypée que les gens peuvent se faire des policiers. Les possibilités de réussite dans la communauté asiatique du Québec ne se limitent pas aux carrières scientifiques, plaide-t-il.

À son arrivée au SPVM, il rencontre deux commandants d’origine vietnamienne.

« C’est important d’avoir des modèles. Juste le fait de voir que c’est possible d’être haut gradé, ça me fait me sentir à ma place. »

« On a besoin des gens de la diversité »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Miguël Alston, responsable de l’attraction et de la rétention de la main-d’œuvre diversifiée au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM)

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) s’engage à recruter plus d’effectifs issus des minorités ethnoculturelles, affirme Miguël Alston, ancien chef du poste de quartier de Montréal-Nord aujourd’hui responsable de l’attraction et de la rétention de la main-d’œuvre diversifiée. Une tâche colossale dans un contexte social secoué par la mouvance Defund the Police, où l’image de la police est remise en question et le lien de confiance, inexistant dans certaines communautés.

« Si, dans quelques années, on peut avoir autour de la table des policiers noir, blanc, algérien, vietnamien qui discutent ensemble d’un même dossier, on aura différents points de vue et pistes de solution pour agir. Ça ne va pas régler toutes les questions, dont celle du profilage racial, mais ça peut y contribuer », dit Miguël Alston.

Au SPVM, 13 % des constables auxiliaires permanents – y compris les cadets et les officiers non gradés – sont issus d’une minorité ethnique. Seulement 9 % des agents permanents sont définis comme minorité visible, alors que le tiers des Montréalais appartiennent à ce groupe.

Le bassin naturel de recrutement demeure peu diversifié, admet l’ancien chef du poste de quartier de Montréal-Nord. « On regarde nos trois collèges en technique policière, et on trouve que c’est assez blanc caucasien. Ils connaissent maintenant nos besoins et doivent contribuer à la démarche. »

Il avoue sentir une certaine méfiance des candidats potentiels et de leurs parents, basée selon lui sur une méconnaissance du métier.

Dans la communauté blanche, il y a beaucoup de modèles : un voisin ou un oncle policier. Les minorités culturelles n’ont souvent pas ça.

Miguël Alston, responsable de l’attraction et de la rétention de la main-d’œuvre diversifiée au Service de police de la Ville de Montréal

Un projet pilote dans le quartier Saint-Michel, où des policiers peuvent jouer les mentors et inciter les jeunes dès le secondaire à choisir eux-mêmes la technique policière, est en cours.

Profilage racial et brutalité policière

Les débats actuels sur le profilage racial et la brutalité policière font partie des obstacles, convient M. Alston.

« On doit travailler sur notre image, mais surtout enrayer le profilage racial. On opère ce changement-là, mais j’invite les gens à venir nous aider, aussi. On a besoin des gens de la diversité pour y participer. »

Les difficultés pour les communautés noires existent au Québec et au Canada, rappelle Miguël Alston, fils d’un père afro-américain de Philadelphie et d’une mère québécoise, dont la famille a vécu du racisme tant au Québec qu’aux États-Unis. « Dans ma jeunesse, mes voisins à Granby avaient interdit à leurs enfants de jouer avec mon frère, car il était noir. »

Par contre, les relations entre policiers et population au Canada sont loin d’être aussi tendues et violentes qu’aux États-Unis, nuance-t-il.

Pourtant, les plaies béantes laissées par les cas de profilage et de brutalité policière seront difficiles à panser, selon Stéphanie Germain, intervenante jeunesse et membre du collectif Hoodstock.

Mme Germain se demande si ces policiers issus de la diversité auront vraiment une voix au sein de l’organisation.

Les pratiques policières resteront les mêmes. On veut un changement de culture organisationnelle, la fin de l’impunité des policiers.

Stéphanie Germain, intervenante jeunesse et membre du collectif Hoodstock

L’arrestation erronée de Mamadi III Fara Camara a amenuisé la confiance déjà chancelante entre la police et les jeunes de certains quartiers. « Quand quelqu’un se dit victime d’une erreur, on ne le croit pas. »

Les noms de Fredy Villanueva et d’Anthony Griffin, elle les entend encore dans certaines conversations entre jeunes. « Tant qu’il n’y aura pas un vrai changement organisationnel, on va rester avec des traumatismes collectifs. »

« Reproduire les préjugés de l’organisation »

Le fait de diversifier les rangs du SPVM ne changera pas le mandat de l’organisation, qui contribue à criminaliser les populations vulnérables et racisées, tranche Marlihan Lopez, de la Coalition pour le définancement de la police.

L’inclusion des personnes issues de minorités ethniques est un outil pour s’adapter au contexte où on demande de la représentativité. « Ce n’est pas en ayant un policier noir ou autochtone ici et là que ça va se régler. Ils vont reproduire les préjugés de l’organisation. »

C’est le système qu’il faut remettre en question et le manque de financement dans les établissements de nos communautés qui maintient le statu quo.

Marlihan Lopez, de la Coalition pour le définancement de la police

Financer la police et les organismes, c’est possible, affirme toutefois Miguël Alston. « Les enjeux sociaux ne doivent pas toujours être gérés par la police. L’intervention de la police, ça veut dire qu’on n’a pas trouvé d’autres solutions en tant que société et, là, on arrive dans une situation de répression. »

« Il faut rassembler les gens avec les choses qui leur ressemblent. Oui, ça prend plus de policiers issus de la diversité », affirme Stéphane Wall, ex-policier du SPVM.

Sur le terrain, le climat négatif envers les policiers risque toutefois de décourager d’éventuelles candidatures, constate-t-il. Des policiers affirment ne pas vouloir « passer dans le tordeur » et parlent même de retraite hâtive face aux nombreuses médiatisations de cas de profilage, confie-t-il.

Les forces policières gagneraient à faire preuve de plus de transparence, estime M. Wall.

« Il y a trop peu d’information sur les interventions policières en cours et les rouages de l’organisation. Les policiers sur le terrain sont nombreux à demander à ce que ça change. C’est le genre de pédagogie qui contribuera à rebâtir la confiance. »

Pourquoi ont-ils choisi le métier ?

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉCOLE NATIONALE DE POLICE DU QUÉBEC

Keven Lebel, Anthony Lee et Anne-Frédérique Joncas

Près d’un an après la résurgence du mouvement Black Lives Matter au Québec, les conversations sur le profilage racial animent toujours l’actualité. Le mouvement Defund the Police (pour le définancement de la police) s’est greffé à la conversation. Qu’en pensent les aspirants policiers ? Pourquoi ont-ils choisi le métier ? Réponses de trois élèves de l’École nationale de police du Québec.

La police est un métier qui évolue en même temps que la société. La différence entre nous et la police d’il y a 50 ans, c’est qu’on est là-dedans pour la relation d’aide et la résolution de problème à long terme. Pour moi, ça part plus d’un amour des gens et des différentes communautés que du désir d’attraper des bandits, même si ça fait aussi partie du métier.

Anthony Lee, de Cowansville, 23 ans

Les questions qui touchent à la santé mentale sont une grande préoccupation pour notre génération. J’ai grandi avec deux parents policiers, donc j’ai toujours eu chez moi des modèles positifs qui m’ont transmis leur passion. Quand on voit des articles dans les journaux, ça nous fait nous rendre compte qu’on a un bout de chemin à faire, nous aussi, on est sensibles à ça, et ça nous donne aussi des balises. On va amener le changement, car on est une génération plus consciente des inégalités et de l’effet que peuvent avoir nos gestes.

Anne-Frédérique Joncas, de Rouyn-Noranda, 23 ans

Ce qui m’anime, ce sont beaucoup les jeunes. J’ai choisi de devenir policier pour avoir un contact avec les plus jeunes générations et les aider à garder le cap, à rester sur le droit chemin. Les mouvements Black Lives Matter ou Defund the Police, ça capte beaucoup notre attention, mais je n’ai pas peur du jugement des autres ou même d’être filmé. Je veux traiter tout le monde de la même façon.

Keven Lebel, d’Alma, 25 ans

École nationale de police du Québec : baisse de demandes d’admission

L’École nationale de police du Québec fait face à une baisse du nombre de demandes d’admission au programme de formation initiale en patrouille-gendarmerie, qui forme 648 policiers par année. Pour l’année 2020-2021, 750 candidats ont déposé une demande d’admission entre le 1er mars et le 1er mai 2020. Il s’agit d’une baisse de 25 % comparativement à l’année scolaire 2013-2014, où près de 1000 candidats avaient déposé une demande d’admission.

Les demandes d’admission déposées par des personnes issues de minorités visibles sont en hausse depuis les cinq dernières années, étant passées de 5,7 % à 10,3 %.