Au bout du fil, Louise Latraverse était pompée.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Je dirais même plus : furibonde. « J’aimerais leur casser la gueule, Patrick ! »

La comédienne, chroniqueuse et par ailleurs Légende Vivante avait insisté pour me parler, ne sachant plus à quel saint se vouer, la semaine dernière : des salauds inconnus ont entrepris de surfer sur l’immense succès de la vente de chandails marqués de son désormais célèbre « L’amour, crisse » lancé à En direct de l’univers le 31 décembre dernier.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Louise Latraverse

« Il paraît qu’on ne peut pas les retracer, Patrick. Ils sont au Maroc, ou je ne sais trop. Mais ils vendent des t-shirts avec « L’amour, crisse », et la Maison de Simonne ne récolte pas un sou, peux-tu croire ? »

J’ai vérifié. En effet, un site web vend des chandails non autorisés marqués de « L’amour, crisse ». En effet, le fraudeur semble avoir pignon sur rue au Maroc. Bienvenue dans le merveilleux monde de la contrefaçon mondialisée et numérisée.

« Y a rien à faire, avec ces bandits-là. Tout ce qu’on peut faire, c’est avertir les gens… »

Et c’est ce que Louise Latraverse souhaitait faire en m’appelant : que j’avertisse les gens. Cette chronique, humble babillard communautaire, comme chacun sait, sert donc à avertir les Québécois et les Québécoises de bonne foi que s’ils achètent un chandail « L’amour, crisse » sur l’internet, ils ne font qu’engraisser des fraudeurs à qui Louise Latraverse veut casser la gueule…

Vous voilà avertis.

« Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu prends des notes ?

– Je bois vos paroles, Louise… »

Elle m’a raconté la « traînée de poudre » que fut son cri du cœur en réponse à France Beaudoin, quand la marchande de bonheur du samedi soir lui a demandé, comme aux autres invités d’En direct de l’univers du 31 décembre 2020, ce que la pandémie n’allait pas réussir à tuer…

Réponse de Mme Latraverse : « L’amour, crisse ! »

Sa réplique a bien sûr mis le feu aux médias sociaux dans les jours qui ont suivi.

« Pourquoi ça a pogné comme ça, Louise, vous pensez ?

– Ça a eu une résonance, je pense. Les gens avaient besoin de ça. Et ça venait d’une dame de 80 ans aux cheveux blancs qui sacrait à la télévision. Les dames de 80 ans ne sont pas censées sacrer, tu sais. Mais moi, j’aime ça, sacrer. J’aime les sacres, c’est de la poésie, je m’intéresse aux sacres du monde entier. Il paraît que nous sommes les seuls à utiliser des mots d’église pour sacrer. Savais-tu ça ?

– Ah oui, Louise ?

– Je pense qu’en Espagne, ils utilisent aussi des objets de l’Église catholique pour sacrer… »

Louise Latraverse, 80 ans, Légende Vivante, a donc sacré en pleine télé publique, d’un océan à l’autre, et son « L’amour, crisse ! » est devenu un cri de ralliement, une bouée dans la pandémie qui n’en finit plus.

Avec une amie, l’animatrice Monique Giroux, Mme Latraverse a eu une idée : et si on tablait sur l’engouement de « L’amour, crisse ! » pour une bonne cause ?

En un tournemain, le cri du cœur de Louise Latraverse est devenu une campagne de financement pilotée par les bonnes gens de Petite Gazelle Atelier. La demande a submergé le petit atelier de Marie-Eve Lethiecq : en trois mois, 14 800 chandails ont été fabriqués et livrés. Total des sommes amassées pour la Maison Simonne Monet-Chartrand : 190 000 $.

« Simonne, c’était mon amie, poursuit Louise Latraverse à propos de la grande leader féministe, icône humaniste québécoise du XXe siècle, décédée en 1993. Ça a été ma grande amie, une mentore. J’avais une chambre pour elle dans ma maison, tu sais. Elle m’a aidée à élever mon fils. J’étais tellement contente de faire ça pour la Maison ! »

Aparté : la Maison Simonne Monet-Chatrand aide les femmes et les enfants victimes de violence conjugale à se refaire une vie et une confiance, pour mieux repartir vers un horizon moins nuageux. En 35 ans, 5000 femmes et enfants y ont été hébergés. Les 190 000 $ de « L’amour, crisse » vont en aider d’autres.

Au bout du fil, je sens la mâchoire de Mme Latraverse qui se serre quand elle dit : « Que ça finisse comme ça, c’est triste. Câlissez-nous la paix ! »

J’ai tenté de la rassurer, de lui dire que, non, enfin, ce n’est pas ce qu’on va retenir de « L’amour, crisse ! », ce n’est pas la minable contrefaçon d’un site inconnu au bataillon, c’est la beauté de la campagne, oui, dont on se souviendra…

« Quand même, 190 000 $, c’est exceptionnel, Mme Latraverse !

– Oui ! C’est parti du cœur. C’était un cadeau pour Simonne, pour tout ce qu’elle a fait pour les femmes. Simonne, elle parlait aux femmes. Elle voulait que les femmes soient indépendantes économiquement, c’était sa mission. Moi, je le suis depuis que j’ai commencé à travailler. Je n’ai jamais voulu dépendre d’un homme, économiquement. C’est Jean Lajeunesse qui m’avait dit : « Achète-toi une maison, Louise, tu pourras vivre de tes murs… » Et c’est le meilleur conseil que j’aie reçu ! Ça m’a sortie de toutes mes misères, quand je travaillais moins… »

Elle s’interrompt un instant, cherche ses mots, semble soudainement un peu gênée : « Écoute, je te dis ça et je sais que c’est très cher, désormais, une maison, pour les jeunes. Mais c’était beaucoup d’argent pour moi, à l’époque… »

J’écoutais Mme Latraverse en prenant des notes, et j’ai compris.

J’ai compris, en l’écoutant, pourquoi tant de gens l’aimaient.

L’été dernier, pour ses 80 ans, ses amis ont organisé pour Mme Latraverse une fête chez elle, à l’extérieur, en total respect des normes sanitaires, et c’est toute sa tribu – jeunes, vieux, moins vieilles – qui a défilé devant elle pour lui dire combien elle était aimée. L’amour, crisse, en bloc, à deux mètres de distance, crissement irrésistible. La rumeur de la fête des 80 ans de Louise Latraverse a pris, depuis, des allures de légende, ce sera peut-être l’objet d’une autre chronique.

« Tu sais que c’est seulement à 70 ans que j’ai trouvé la confiance d’écrire, avec India, mon amour ? Les textes, les dessins. Je n’avais pas confiance en moi. C’est que je suis allée à l’école anglaise. Je faisais des fautes. J’ai dit ça à Michel Tremblay, un jour. Il m’a dit : “Voyons, Louise, tout le monde fait des fautes !” Mais ma tribune préférée, c’est Facebook. Y a personne qui te dit : “Écris ça, écris pas ça !” Et c’est gratuit ! J’aime l’idée de donner mes textes, contrairement à un livre qu’il faut acheter… »

Je finissais de taper quand Louise Latraverse, la mère de « L’amour, crisse ! », m’a dit, en guise d’au revoir : « Merci de m’avoir écoutée, je t’aime ! »

Moi aussi, je vous aime, chère Louise. Tout le monde vous aime. On espère tous que vous allez continuer à sacrer longtemps, longtemps en crisse…