Sophie* craint de se retrouver à la rue le 1er juillet prochain. Locataire depuis 18 ans dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, dans le même 4 ½ qui lui coûte 640 $ par mois, elle a reçu il y a quelques mois un avis d’éviction de la part de son propriétaire, l’avisant qu’il reprenait son logement pour un agrandissement.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

D’après ses recherches, il est presque impossible de trouver un 3 ½ à moins de 1200 $ par mois dans son quartier, loyer qu’elle ne peut payer avec son revenu de travailleuse autonome de 30 000 $ par année.

« Je suis sur tous les groupes Facebook de recherche de logements, dit-elle. Je réponds à 10 annonces par jour, je visite des appartements tous les deux jours, je ne fais que ça ! Dernièrement, j’ai vu un 3 ½ annoncé à 900 $ et, 10 minutes plus tard, la propriétaire avait déjà trop de demandes, elle ne répondait plus. »

« Je ne sais plus quoi faire, je suis au bord de la dépression ! »

La Montréalaise de 41 ans n’est pas seule à angoisser en se cherchant un nouveau toit.

Dernièrement, des publications montrant de longues files de personnes en attente pour visiter un logement ont circulé sur les réseaux sociaux.

Et les groupes d’aide aux locataires sont débordés de demandes comme jamais.

Flambée des prix

Même s’il y a un peu plus de logements disponibles actuellement, on observe une flambée des prix presque partout dans la région métropolitaine.

Dans l’arrondissement du Sud-Ouest, où Sophie habite, la hausse atteint 21 % cette année.

« C’est le secteur où l’augmentation est la plus marquée à Montréal », souligne Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), qui a calculé les hausses de loyers à partir des données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

Pour tout Verdun et le Sud-Ouest, les loyers ont grimpé de 14 % (prix moyen de 924 $ en 2020, comparativement à 808 $ en 2019).

Ailleurs aussi, les hausses sont beaucoup plus importantes que le taux d’inflation, comme dans Hochelaga-Maisonneuve (9,8 %) et Rosemont–La Petite-Patrie (8,6 %).

Pour l’ensemble de la région métropolitaine, l’augmentation moyenne est de 5,7 %.

Même en périphérie de Montréal, les loyers explosent, comme à Beauharnois (16,3 %), à Terrebonne et Mascouche (11,7 %) et à Longueuil (10,9 %).

Légère hausse du taux d’inoccupation

Pourtant, le taux d’inoccupation des appartements a légèrement augmenté en 2021 à Montréal, passant de 1,5 % à 2,7 %, ce qui aurait dû exercer une pression à la baisse sur les prix – le taux d’équilibre est de 3 %.

Que se passe-t-il donc dans le marché locatif ?

« Le taux d’inoccupation a augmenté artificiellement en raison du retour sur le marché de logements Airbnb, qui ne reçoivent plus de touristes, mais qui sont souvent des appartements luxueux loués à fort prix », explique Maxime Roy-Allard, du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec.

Les défenseurs des locataires dénoncent aussi depuis quelques années l’augmentation des « rénovictions » – les reprises de logements par des propriétaires qui font des rénovations afin d’augmenter considérablement le prix du loyer.

Selon le FRAPRU, les logements s’adressant aux ménages gagnant moins de 36 000 $ par année sont toujours aussi rares, leur taux d’inoccupation se situant autour de 1,5 %.

Les ménages locataires sont encore défavorisés et susceptibles de subir des reprises de possession et des hausses de loyer injustifiées, sous la menace de perdre leur logement. Même s’il y a plus de logements disponibles, ça ne met pas plus d’argent dans les poches de ces ménages.

Véronique Laflamme, porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain

« Ces hausses vertigineuses du prix des loyers ont des conséquences désastreuses », ajoute Véronique Laflamme, donnant l’exemple de l’importante hausse de fréquentation des banques alimentaires.

Mme Laflamme note que les logements disponibles à la location sont beaucoup plus dispendieux que ceux déjà loués. À Montréal, l’écart de loyer entre un appartement de deux chambres loué et un offert sur le marché était de 46 % (895 $, contre 1304 $).

Appréhensions face à juillet

Les organismes d’aide au logement appréhendent un nombre record de locataires sans logis en juillet prochain.

Même s’ils ne se retrouvent pas à la rue, bien des locataires sont coincés dans des appartements qui ne leur conviennent pas, souligne Ines Benessaiah, organisatrice communautaire au Projet d’organisation populaire, d’information et de regroupement, qui vient en aide aux locataires des quartiers Saint-Henri, Petite-Bourgogne, Côte-Saint-Paul et Ville-Émard.

« Certains demandent à des proches de les héberger temporairement, dit Mme Benessaiah. D’autres doivent demeurer dans des logements insalubres ou surpeuplés. Par exemple, une famille qui s’entasse dans un 4 ½ parce qu’elle n’arrive pas à trouver un logement plus grand. »

Les organismes communautaires demandent depuis longtemps à Québec d’instaurer un contrôle des loyers, de renforcer les protections des locataires contre les reprises de logement et les évictions, et de mieux protéger le parc de logements locatifs encore abordables.

* Notre interlocutrice a demandé l’anonymat afin de ne pas nuire à ses chances de trouver un logement.