« Pourquoi restent-elles ? »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

La question m’a été posée par nombre de lecteurs à la suite de ma chronique de jeudi sur la série noire de féminicides.

Au lieu de se demander : « Pourquoi frappent-ils ? », nombreux sont ceux qui accusent encore et toujours la victime.

Elle n’avait qu’à partir.

Elle n’avait qu’à mieux choisir.

Elle n’avait qu’à ne pas accepter d’être traitée comme ça.

Comme si celles qui tombent sous les coups d’un homme violent étaient coupables d’avoir « choisi » ou « accepté » leur sort.

C’est un mythe de croire que les victimes qui restent avec un conjoint violent ne veulent pas s’en sortir. C’est mal comprendre la complexité du problème que de penser qu’il suffit de se lever un jour et de partir pour échapper au pire.

En fait, c’est plutôt le contraire : c’est lorsque les femmes s’en vont que les risques de violence sont les plus élevés.

Pourquoi restent-elles ?

Parce qu’elles ont peur, justement.

Parce que partir, c’est prendre le risque de mourir.

Je n’exagère pas.

C’est lorsqu’une femme amorce la rupture que les homicides conjugaux se produisent le plus souvent, indique l’Institut national de santé publique du Québec.

L’étude récente du Bureau du coroner est aussi très claire à ce sujet. Sur les 10 cas de féminicides examinés en profondeur par l’étude, 8 faisaient état d’une situation de rupture.

> Consultez l'étude du Bureau du coroner

Il y a 20 000 infractions commises en contexte conjugal chaque année au Québec, selon les seules données compilées par les services policiers. Non, ce ne sont pas 20 000 victimes qui ne veulent pas s’en sortir. C’est facile de dire : à sa place, je serais partie bien avant. Mais ce n’est pas si simple. Vous n’êtes pas à sa place justement. Et vous avez bien de la chance.

Ça ne veut pas dire, bien entendu, que ces femmes auraient tout intérêt à rester dans un foyer violent. Mais ça veut dire que lorsqu’on leur dit de ne pas hésiter à demander de l’aide, la moindre des choses, c’est que l’on puisse leur offrir toute l’aide dont elles ont besoin pour survivre.

C’est là que les nouvelles sont particulièrement révoltantes. Même après sept féminicides en sept semaines qui ont laissé 14 orphelins, il est stupéfiant de voir à quel point, au-delà des promesses et de l’émoi, les actions du gouvernement tardent honteusement à se concrétiser.

Il serait faux de dire que rien n’a été fait. Un travail colossal et transpartisan a été accompli par le comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale. Un rapport contenant 190 recommandations a été rendu public en décembre dernier, qui s’ajoute aux 28 recommandations du Bureau du coroner qui vont dans le même sens.

Le hic, c’est qu’il n’y a rien de prévu spécifiquement dans le budget du gouvernement pour mettre en œuvre de façon coordonnée toutes ces belles recommandations dans les cinq prochaines années.

Oui, il y a des mesures ici et là. Oui, on a « rehaussé » de 4,5 millions par an le budget des maisons d’hébergement. Mais cela ne correspond qu’à 10 % des besoins, selon le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Même avec un « rehaussement », on est passés des bas-fonds au sous-sol.

Si nécessaire, on en donnera plus, dit le gouvernement, alors que l’on sait fort bien que c’est déjà le cas. On sait fort bien aussi que les enveloppes prévues au budget de l’année dernière se sont perdues quelque part dans le ventre de la bureaucratie étatique et ont mis près d’un an à se rendre à bon port. Oups ! On avait juste oublié les femmes victimes de violence. Désolés… Mais ne vous inquiétez pas. Votre appel est important pour nous.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Gaëlle Fedida, coordonnatrice politique de l’Alliance des maisons d’hébergement de deuxième étape (MH2)

« Comment se fait-il que le gouvernement n’ait pas pris encore la mesure de l’enjeu alors qu’il a toutes ces recommandations sur la table depuis le mois de décembre ? », demande Gaëlle Fedida, coordonnatrice politique de l’Alliance des maisons d’hébergement de deuxième étape (MH2), qui a été sidérée par le budget. Un budget qui semble dire : « La violence conjugale, bof ! »

Au-delà du financement des refuges d’urgence, ce qui manque, c’est une vision à long terme pour tisser un filet de sécurité solide pour ces femmes et leurs enfants, déplore-t-elle. Les maisons d’hébergement de deuxième étape sont un élément clé de ce filet, car elles accueillent les femmes les plus à risque d’être assassinées.

Si elles sont les plus à risque, ce serait logique, me direz-vous, de veiller à leur offrir de toute urgence un toit pour reconstruire leur vie après avoir fui un foyer violent.

Ce serait logique que, dans le budget, on ait prévu des fonds pour elles. Parce qu’en ce moment, à Montréal, une femme qui a besoin d’un tel logement se bute à une porte fermée dans 75 % des cas.

Eh bien, non ! On n’a rien prévu du tout. « On nous annonce 500 nouvelles unités de logement social quand il en faut 5000 par an pour combler les besoins. »

Cinq cents unités en tout, alors que les victimes de violence conjugale sont loin d’être les seules à avoir besoin de logement social. À elle seule, l’Alliance MH2 est en attente de 106 unités. Mais il y a aussi les personnes âgées et les familles vulnérables, les personnes en situation d’itinérance, les personnes souffrant de problèmes de santé mentale… Alors, mesdames, prenez un numéro. En espérant que vous soyez encore en vie lorsque votre tour arrivera.

Au-delà des questions budgétaires, pour que l’on cesse d’avoir ce double discours en matière de violence conjugale – oui, c’est urgent, mais prière d’attendre –, il faudrait que quelqu’un au Conseil exécutif (le ministère du premier ministre) prenne le dossier à bras-le-corps et coordonne l’implantation de tous ces beaux plans d’action suivis de procrastination.

C’est la dernière recommandation du rapport Rebâtir la confiance. Et ce devrait être la première à être implantée si l’on est sérieux dans notre volonté de faire de la lutte contre la violence infligée aux femmes une priorité.

Les ministres Geneviève Guilbault et Isabelle Charest en feront-elles l’annonce dimanche soir à Tout le monde en parle ?

C’est ce que je souhaite. Sinon, on continuera de se dire que les féminicides, tout le monde en parle, mais rien ne bouge.

> Consultez le rapport Rebâtir la confiance

Besoin d'aide ?

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler SOS violence conjugale au 1 800 363-9010 (ligne sans frais 24/7)

> Consultez le site de SOS violence conjugale

> Consultez le site multilingue du Bouclier d’Athéna