Le gouvernement fédéral n’aura « pas le choix », ultimement, d’ordonner la tenue d’une enquête sur le rôle joué par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dans les déboires de Mohamedou Ould Slahi, affirme Amnistie internationale.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La directrice de la section canadienne francophone de l’organisation de défense des droits de la personne, France-Isabelle Langlois, estime que de nouvelles informations divulguées mardi par La Presse relativement aux actions des forces de sécurité canadiennes à l’égard du ressortissant mauritanien sont préoccupantes et rendent un examen approfondi et indépendant de leur comportement inévitable.

« On voit bien qu’ils n’avaient pas grand-chose contre M. Slahi, sauf des “preuves” circonstancielles, et qu’il leur a fallu extrapoler », dit Mme Langlois, qui s’inquiète notamment du fait qu’une conversation apparemment bénigne portant sur du sucre et du thé a été interceptée au Canada et relayée aux enquêteurs américains comme étant hautement suspecte dans la foulée du projet d’« attentat du millénaire ».

Des interrogatoires menés subséquemment par le SCRS avec le ressortissant mauritanien alors qu’il était détenu à Guantánamo soulèvent aussi des questions préoccupantes, dit Mme Langlois.

M. Slahi affirme que les agents dépêchés sur place en 2003 l’ont longuement questionné sur les personnes qu’il avait fréquentées alors qu’il vivait à Montréal à la fin des années 1990 en lui montrant notamment des photos prouvant qu’il avait été l’objet d’une filature soutenue.

L’ex-détenu de Guantánamo, qui a été appréhendé après les attentats du 11 septembre 2001 à la demande des États-Unis et détenu pendant 14 ans à la prison militaire avant d’être relâché sans accusation, souligne que les responsables de l’interrogatoire ne lui ont donné aucune assurance quant à ce qui serait fait de son témoignage.

Il ajoute que des agents américains suivaient en direct le déroulement des échanges puisqu’un enquêteur du FBI est intervenu pour tenter de le calmer alors qu’il protestait contre la démarche des autorités canadiennes et leur demandait des comptes relativement à sa détention.

Lors d’un contre-interrogatoire mené en 2005 par les avocats de l’enfant-soldat Omar Khadr, un haut responsable du SCRS aujourd’hui décédé, William Hooper, avait précisé que ses agents n’avaient pas jugé utile de demander à leurs homologues américains de garantir que les informations recueillies lors de leur passage à Guantánamo ne serviraient pas à incriminer le jeune homme même s’il risquait la peine de mort.

Réactions politiques

Le Nouveau Parti démocratique estime que les nouvelles informations sur l’action des forces de l’ordre canadiennes dans le dossier de M. Slahi « montrent qu’il est impératif qu’une enquête indépendante ait lieu ».

Si elles « ont commis des actes répréhensibles dans cette affaire, il faut à tout prix que la lumière soit faite pour que les pratiques de nos agences de renseignements soient réformées et que justice soit faite », a affirmé le chef adjoint du parti de l’opposition fédéral, Alexandre Boulerice.

La porte-parole du Bloc québécois en matière de sécurité publique, Kristina Michaud, a affirmé mardi que le gouvernement avait la responsabilité de s’assurer que « tout a été fait dans le respect de la loi et des procédures habituelles » par les forces de sécurité et de rendre compte ensuite de ses conclusions aux partis de l’opposition.

Le Parti conservateur n’a pas réagi à cette affaire malgré les demandes répétées de La Presse. Un porte-parole, Alex Rioux, avait précisé la semaine dernière que la formation s’exprimerait sur la question s’il réussissait à « trouver quelqu’un » pour le faire, mais ne s’est jamais manifesté par la suite.

« Il n’y a rien à attendre du Parti conservateur dans ce dossier », estime Mme Langlois, qui entend intensifier la pression sur le gouvernement du premier ministre Justin Trudeau avec ses collègues d’Amnistie internationale afin de le contraindre à agir.

Le ministère de la Sécurité publique, qui est chapeauté par Bill Blair, ex-chef de la police de Toronto, ne trouve rien à redire au travail des forces de l’ordre et a répété mardi ne détenir aucune information justifiant une enquête indépendante sur leur rôle dans les démêlés de M. Slahi.