Le programme Option protection a été mis sur pied afin d’épauler des familles de la communauté noire de Montréal, dont les enfants sont surreprésentés dans le système institutionnel de la DPJ, pour leur éviter des signalements.

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

L’intervenant social Djimy Rouzard est attablé – virtuellement, pandémie oblige – avec le père et la mère d’origine togolaise. Ils ont trois enfants et sont suivis par M. Rouzard depuis déjà trois mois. En quelques semaines, ces parents ont fait des pas de géant pour apprivoiser une nouvelle façon de régler les conflits entre eux, et avec leurs enfants, dans leur pays d’adoption. Comme toutes les familles suivies par « monsieur Djimy », ils risquaient un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), ou alors, ils avaient déjà été signalés.

Au programme aujourd’hui : la coparentalité. Comment élever un enfant à deux ? Comment observer une cohérence parentale ? Faut-il éviter de se disputer devant les enfants ? Des questions terre à terre, des trucs utiles. Qui ont permis à ces deux parents d’avancer concrètement, témoigne le père.

Pour des immigrants, ce n’est pas aisé de s’accommoder de certaines réalités au Canada. J’ai compris beaucoup de choses avec ce programme. Ç’a été très bénéfique pour moi sur le plan éducatif, pour mes enfants.

Le père de la famille d’origine togolaise suivie par Djimy Rouzard

Alors qu’un débat sémantique fait rage au Québec sur le caractère systémique du racisme subi par certaines communautés, certains ont plutôt choisi de passer à l’action. Depuis quelques mois, le programme Option protection du Bureau de la communauté haïtienne de Montréal (BCHM) épaule des dizaines de familles de la communauté noire de Montréal. Objectif : éviter un signalement, ou faire en sorte que les familles puissent faire assez de progrès pour sortir des services de la DPJ.

Les enfants noirs surreprésentés à la DPJ

Et en parallèle, tenter de freiner cette surreprésentation des enfants noirs, notée par plusieurs experts ces dernières années, dans les services de la DPJ. En janvier 2020, les chercheuses Chantal Lavergne et Sarah Dufour, de l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, sont venues témoigner devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. À Montréal, les enfants noirs représentent 14,5 % de la population de 17 ans et moins. Or, dans le système institutionnel de la DPJ, ils sont 29,6 %, ont expliqué les deux femmes.

Après la présentation des chercheuses, la présidente de la commission, Régine Laurent, est sortie de ses gonds. « La Loi de la protection de la jeunesse est devenue une loi d’instrumentalisation raciste », a-t-elle déclaré. Dans un rapport préliminaire présenté à l’automne, Mme Laurent a aussi beaucoup insisté sur l’apport majeur du milieu communautaire.

« On a beaucoup de dossiers en méthodes éducatives déraisonnables, note la directrice d’Option protection, Marie-Suzie Casséus. Il y a des cas de violence conjugale. Il y a une précarité sur le plan financier, aussi sur le plan de l’immigration. Lorsque la DPJ entre dans une famille, celle-ci réagit fortement, il y a une réticence à faire confiance. Il y a aussi tout un volet culturel, la barrière de la langue. Les familles ont besoin d’être écoutées, mais aussi de comprendre le système, en tenant compte de leur bagage culturel et de leur parcours migratoire. Le dialogue avec nous, ça les soulage. »

Une cinquantaine de familles épaulées

Il y a très peu de diversité dans le personnel de la DPJ à Montréal, souligne Marie-Pierre Ulysse, membre du conseil d’administration du BCHM.

Ils sont conscients des enjeux que ça pose. Ils étaient tout à fait disposés à ce qu’on trouve des façons de travailler avec eux.

Marie-Pierre Ulysse, membre du conseil d’administration du Bureau de la communauté haïtienne de Montréal

Le programme, mené en collaboration avec le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, a donc aidé plus de 50 familles depuis quatre mois. « Dans certains cas, ces gens-là se sont mobilisés et la dynamique familiale a complètement changé. Les parents sont extrêmement reconnaissants. Parfois, on voit des changements après trois semaines d’intervention », dit Djimy Rouzard.

Mais les besoins sont immenses. Actuellement, le personnel du programme – cinq personnes, y compris la gestionnaire – suit une trentaine de familles. « On aimerait faire beaucoup plus, dit la directrice du BCHM, Ruth Pierre-Paul. Mais avec le personnel qu’on a, on a atteint notre pleine capacité. C’est un travail de longue haleine, le changement des pratiques parentales. » Il faut dire que les dossiers des familles suivies par Option protection ne sont jamais « fermés » au BCHM. En tout temps, elles peuvent revenir y chercher de l’aide.

Mais comme dans bien des organismes communautaires, le hic, c’est l’argent. Jusqu’à maintenant, le programme a pu survivre grâce aux fonds de la Fondation Chagnon et Centraide. Des demandes de financement ont été faites au cabinet du ministre Lionel Carmant. « On espère une réponse positive », conclut Ruth Pierre-Paul.