À la télévision, Dominique Anglade paraît froide et cartésienne.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Un peu comme son prédécesseur Philippe Couillard. Mais en personne, le contraste est frappant. C’est une dynamo d’énergie, sociable et enjouée.

Je me souviens d’un souper de campagne électorale où M. Couillard se plaisait à citer Nietzsche. Mme Anglade serait plutôt du genre à poser des questions à son vis-à-vis pour le connaître.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Dominique Anglade raconte son histoire et celle de sa famille dans sa biographie Ce Québec qui m’habite.

Pourquoi cet étonnant décalage entre sa personnalité en privé et celle qu’elle projette en public ?

La remarque l’amuse. « Je me souviens d’un chauffeur de taxi qui m’a dit qu’au fond, j’étais sympathique. Je ne sais pas si c’était un compliment », s’esclaffe-t-elle.

Une partie du mystère s’élucide dans sa nouvelle biographie.

Ce n’est pas un programme politique ni un livre d’idées. Ce projet personnel est né d’un deuil.

Le 12 janvier 2010, un terrible tremblement de terre en Haïti lui arrache ses deux parents. « Je voulais documenter l’histoire de ma famille pour mes enfants, alors j’ai décidé de l’écrire », raconte-t-elle.

De là vient la première moitié du livre, rédigée après le drame. La suite, sur sa vie politique, a été ajoutée l’année dernière.

* * *

Pour comprendre les chefs politiques, leur plateforme ne suffit pas. Leurs valeurs et leurs instincts viennent de leur vécu, que l’on méconnaît trop souvent.

Les parents de Dominique Anglade sont des intellectuels haïtiens. Ils se rendent en France pour étudier – Georges en géographie à Strasbourg, Mireille (Neptune) en économie à la Sorbonne. Mais dans l’Hexagone, on hésite à embaucher ces immigrés.

PHOTO FOURNIE PAR DOMINIQUE ANGLADE

La famille Anglade, en 1982 à Montréal

Ils tentent leur chance au Québec, où ils atterrissent le 24 juin 1969 en pleine Révolution tranquille. Son père cofonde le département de géographie de l’UQAM. Sa mère enseigne le français dans une polyvalente de Châteauguay tout en terminant sa thèse de doctorat sur la dévalorisation du travail des femmes.

Georges s’inspire des rangs de la campagne québécoise pour expliquer la logique derrière l’« apparent désordre » des terres agricoles haïtiennes. De là découle son manuel sur le sujet, devenu un classique dans sa terre natale.

La famille y retourne en 1974. Le voyage devait être un aller simple. Mais sous la dictature paranoïaque de Bébé Doc, les choses ne sont jamais simples…

Le père survole le territoire en hélicoptère pour ses recherches. Erreur. L’armée croit qu’il prépare un débarquement étranger. Il est emprisonné trois mois et battu. Une fois relâché, il a 24 heures pour quitter le pays.

Les Anglade reviennent au Québec. Leur émigration devient un exil. Ils y éduqueront leurs deux filles dans une culture qui n’est pas la leur.

Pour les 4 ans de Dominique, son père lui confie dans un poème : « chaque jour / je dois t’accompagner dans ton éloignement (culturel) ». Il le fera en l’amenant patiner, en mangeant à la cabane à sucre et en l’abonnant au Devoir, son cadeau de fête à la fin du primaire.

* * *

Les Anglade sont la preuve que les contraires s’attirent.

Son père est un chercheur flamboyant qui rédige des contes et invite la diaspora dans sa maison de Notre-Dame-de-Grâce pour boire et « refaire le monde ».

Sa mère est vaillante et discrète. Elle travaille, étudie et milite pour les droits des femmes au Québec et à Haïti, tout en s’occupant des enfants.

Un jour, elle craque. Elle parle à sa fille de « suicide collectif ». Elle tente même de sauter de la voiture en marche. La jeune Dominique, âgée de 11 ans, doit la retenir par les épaules.

S’occuper ainsi de sa mère l’a rendue « hyper responsable », confie-t-elle. C’est un peu de là que vient l’impression de « froideur » qu’elle dégage à l’Assemblée nationale, ce souci de toujours se maîtriser.

Son ambition vient de son père, qui l’incitait à foncer. En 1984, elle est désignée pour faire partie des jeunes qui accueilleront le pape à Montréal. Elle lui pose une question : une fille pourrait-elle devenir papesse ? Le Saint-Père la regarde, la bénit puis continue sa marche.

Son papa sourit. Jean-Paul II a oublié Jeanne la papesse, dit-il…

PHOTO FOURNIE PAR DOMINIQUE ANGLADE

« Je voulais documenter l’histoire de ma famille pour mes enfants, alors j’ai décidé de l’écrire », raconte Dominique Anglade.

* * *

Chez les Anglade, l’éducation est capitale.

Sa petite sœur est gastro-entérologue. Dominique choisit le génie industriel à Polytechnique, puis obtiendra un MBA.

Cela marque son caractère. Elle pense encore comme une ingénieure. Ce n’est pas une idéologue. Pour elle, la politique est une résolution de problèmes. Des « processus à améliorer » qu’elle aborde de façon méthodique, au cas par cas. Infatigable bibitte sociale, elle préfère les régler en équipe.

Dans le privé, elle travaillera entre autres pour Procter & Gamble, Nortel, McKinsey et Montréal International. Et en parallèle, elle présidera l’association étudiante de Polytechnique puis la Jeune Chambre de commerce de Montréal, en plus de militer au Parti libéral du Canada.

Pour une famille d’intellos engagés, son parcours est proche de l’establishment.

« Je suis centriste, c’est certain », reconnaît-elle. Il y a aussi un élément générationnel. En bonne « X », elle se dit « plus responsable qu’idéaliste ».

Malgré ce côté terre à terre, elle colle à certaines valeurs. Après avoir été présidente et candidate de la Coalition avenir Québec en 2012, elle claque la porte à cause des positions sur l’immigration et les signes religieux. La goutte qui fait déborder le vase sera l’interdiction du turban sikh au soccer.

Elle dirige aujourd’hui un parti qui, depuis Robert Bourassa, incarne une timide social-démocratie proche des chambres de commerce. Le Parti libéral n’est pas le véhicule habituel pour brasser la cage. Mais la société change et le parti doit évoluer, insiste-t-elle, en parlant de justice sociale et de transition énergétique.

Elle critique le vieux discours se contentant de réparer les dégâts de la création de richesse en la redistribuant après coup. « Il faut revoir dès le départ la façon de créer cette richesse. »

* * *

Mme Anglade a été désignée cheffe en mai 2020 à la suite du désistement de son seul adversaire, Alexandre Cusson, qui concluait une course d’un rare ennui. Elle devenait la première femme à diriger le PLQ, et la première Noire aussi.

On ne fait pas carrière avec son profil sans perdre quelques illusions sur la nature humaine.

À 24 ans, elle dirige un service d’une usine de Procter & Gamble, à Bellevue en Ontario, quand une employée est violée après un party de bureau. Elle ira elle-même voir la police.

À Montréal International, elle est harcelée sexuellement par un homme d’affaires. Il lui dit qu’elle « doit être quelque chose » au lit. Il lui demande son numéro de cellulaire. Il la traite de cochonne. Et ainsi de suite, pendant plusieurs mois, même si elle lui demande d’arrêter. Et elle était pourtant patronne…

Comme d’autres femmes de sa génération, elle a appris lentement à nommer ces dérapages.

Quand elle arrive à Polytechnique en 1993, les étudiantes ne voulaient pas qualifier la tuerie de « féminicide ». C’était tabou. Elle la commémorait à sa façon, en se recueillant sur le mont Royal.

C’est là qu’elle s’est rendue après avoir embrassé ses parents le 6 décembre 2009, à leur départ pour Haïti. Elle ne les a jamais revus.

Georges et Mireille ont été les premiers Québécois dont la mort a été confirmée après le séisme.

À la télévision, on lui demande un témoignage. Un journaliste travaille fort pour la faire pleurer. Elle ne cède pas.

Quelques jours plus tard, elle retourne sur le mont Royal avant l’aube pour hurler sa douleur. Il est 4 h 30, mais les premiers joggeurs arrivent déjà. Elle devra finalement garder ses cris pour elle.

* * *

L’image qu’on a de soi correspond rarement à celle que les autres ont de nous. En politique, c’est encore plus cruel. Vos adversaires vous définissent à partir de vos défauts, et ceux de votre équipe déteignent sur vous.

Mme Anglade arrive en politique à l’hiver 2015. Elle est vite nommée ministre du Développement économique.

Dans son quartier, elle est accueillie par des manifestants pour le logement social. « Anglade, tes coupures nous tuent ! », crient-ils devant ses enfants.

Pour la fille de Georges et Mireille, cofondatrice d’une ONG combattant la pauvreté en Haïti, le choc fait mal. Reste qu’elle ne peut pas s’en plaindre. C’est elle qui a choisi le clan libéral qui pratiquait ces compressions.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LAPRESSE

Dominique Anglade assume son choix de parti politique, mais reconnaît que le PLQ doit évoluer en même temps que la société.

Quelques jours après son entrée en fonction, elle trébuche sur les pelures de banane des journalistes. RONA est vendue à des étrangers. Puisque la transaction est approuvée par le conseil d’administration, elle ne la bloque pas. Bombardée de questions, elle se justifie en qualifiant la vente de « bénéfique » pour le Québec. Erreur de débutante. Ce mot de travers sera longtemps utilisé contre elle. Elle en retient une leçon : la langue de bois ne vient pas de nulle part…

Ses débuts sont laborieux. Autre dossier qui l’attend à ses premières semaines, la cimenterie McInnis. Ses sous-ministres lui annoncent un dépassement de coûts de 440 millions, sur un projet d’un milliard. Rien d’anormal, prétendent-ils.

Son résumé a le mérite d’être clair : « Ou bien on me prend pour une vraie tarte, ou bien mes fonctionnaires ne se rendent absolument pas compte de ce qu’ils sont en train de m’annoncer. »

Le style du livre lui ressemble. Direct et vivant, sans effusions sentimentales.

Sa biographie est une façon pour elle d’aller à la rencontre des gens. Comme elle le faisait d’ailleurs durant la course à la direction, où elle a dormi pendant neuf mois chez les militants des régions visitées.

Dans son petit bureau de circonscription de Saint-Henri, elle me montre une boîte artisanale pour ranger des cartes. Un cadeau bricolé par un couple d’hôtes du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Le plafond est bas et l’éclairage est faible. Mais elle préfère l’endroit à son chic bureau de cheffe de l’opposition officielle à la Place Ville Marie.

Quand la pandémie sera terminée, elle prévoit partager son temps entre les deux. Mais politiquement, elle devra préciser où elle loge. Son livre montre d’où elle vient. Il lui reste maintenant à expliquer où exactement elle veut aller.

PHOTO FOURNIE PAR LIBRE EXPRESSION

Ce Québec qui m’habite, de Dominique Anglade

Ce Québec qui m’habite
Dominique Anglade
Libre expression, 272 pages
Mars 2021