En l’espace d’un mois, on déplore cinq féminicides au Québec. Depuis 35 ans, les plans d’action s’accumulent, les changements restent lents et ne sont pas toujours coordonnés de façon efficace. Que faire ? Notre chroniqueuse Rima Elkouri s’est entretenue avec une survivante et des expertes qui pressent le gouvernement d’en faire une priorité nationale.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

« Madame, comment vous avez fait pour survivre ? D’habitude, quand on arrive, tout le monde est mort. »

Khaoula Grissa n’oubliera jamais ces mots ni le visage du policier et de l’ambulancier qui se sont occupés d’elle, alors qu’elle venait d’échapper de justesse à la mort.

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Khaoula Grissa

« Quand je vois ma blessure au poignet, je pense à l’ambulancier qui avait les yeux pleins d’eau et qui prenait soin de moi. Et le policier qui ne me regardait pas dans les yeux parce qu’il avait les yeux pleins d’eau, lui aussi… Je pense souvent à eux, à leur quotidien. Comme ils doivent se sentir impuissants devant ces tragédies qui se suivent et se ressemblent. »

C’était le 15 décembre 2019, à Montréal. Khaoula Grissa, après avoir pensé mourir, avait lancé un cri du cœur à l’endroit du système de justice. Même si elle avait elle-même agi de façon exemplaire pour prévenir le pire, ce système n’avait pas été en mesure de protéger sa famille d’un ex-conjoint violent, qui s’est suicidé après l’avoir agressée sexuellement. Son témoignage avait ébranlé la classe politique et suscité une prise de conscience.

En parlant avec Khaoula Grissa au lendemain de cette tragédie, j’avais été impressionnée par son courage. Un an plus tard, en voyant avec quelle force elle s’est relevée et avec quelle détermination elle continue de talonner les pouvoirs publics, je le suis encore plus.

Cette mère de 44 ans, infirmière auxiliaire de formation, vient de réaliser un vieux rêve : décrocher son baccalauréat pour devenir enseignante en formation professionnelle et technique. En pleine pandémie, elle a suivi les deux cours qui lui manquaient pour obtenir son diplôme. Elle avait dû les abandonner en catastrophe à la suite de la tragédie de décembre 2019. Mais c’est mal la connaître que de penser qu’elle allait abandonner son rêve.

Après avoir obtenu un A+ pour ses derniers cours, elle a obtenu un poste permanent qui lui permet d’enseigner aux futurs préposés aux bénéficiaires et infirmières auxiliaires. En parallèle, elle a multiplié les projets, se portant entre autres volontaire avec d’autres enseignants pour assurer la formation et la diplomation de 24 préposés aux bénéficiaires dont le CHUM avait plus que jamais besoin durant la première vague.

Comment fait-on pour se relever d’une telle tragédie ? « La vérité, c’est que je ne me suis pas tout à fait relevée. Je suis à la lettre les conseils de ma psychologue. J’ai beaucoup de soutien. Je suis bien entourée. Mes amis étaient toujours là pour moi. J’ai un soutien post-hébergement d’une maison de femmes qui fait un travail extraordinaire. Malgré tout, le drame est toujours dans ma tête. »

Au début, les gens lui disaient : « Khaoula, oublie ! » « Mais c’est où, le bouton sur lequel je dois appuyer pour oublier ? Ça n’existe pas. Je ne pourrai jamais l’oublier. J’essaie de m’occuper le plus possible pour ne pas y penser. J’essaie de vivre avec ça. »

Ce qui la tient, c’est l’amour de sa fille de 3 ans.

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Khaoula Grissa

C’est elle qui me donne la force de me lever chaque matin et me fait voir le bout du tunnel. L’amour que j’ai pour elle.

Khaoula Grissa, à propos de sa fille

Tous les matins, sa fille lui dit : « Bonjour, maman. Maman et moi, amour toujours. »

« Elle me donne le courage de continuer. »

Ce qui la tient aussi, c’est l’exemple de sa mère qui, en Tunisie, à une époque où cela ne se faisait pas beaucoup, a quitté un mari violent pour protéger ses enfants et a travaillé fort pour faire vivre sa famille. « Ma mère m’a enseigné qu’il faut toujours rester debout. Se relever, malgré tout. »

C’est l’exemple qu’elle veut donner à son tour à sa fille. « Je pleure des fois quand elle dort. Mais je me suis donné comme un défi de ne pas pleurer devant elle. De ne pas être triste devant elle. De ne pas parler du drame devant elle. »

Sa priorité, c’est le bonheur de sa fille. Un jour, elle lui racontera. « Je serai fière de pouvoir lui dire un jour : “Regarde, maman a été très forte pour s’occuper de toi, pour que l’on puisse avancer ensemble.” »

***

Bien qu’elle s’en soit sortie personnellement, Khaoula Grissa sent l’indignation monter en elle en voyant tous ces féminicides qui se suivent et se ressemblent, 15 mois plus tard. Elisapee Angma, Marly Édouard, Nancy Roy, Myriam Dallaire et sa mère, Sylvie Bisson…

La même histoire se répète dans des lieux différents et avec des noms différents. C’est le même scénario : l’homme qui est jaloux, possessif, contrôlant ; la femme qui, souvent, demande de l’aide, dit qu’elle se sent en danger et n’est pas protégée.

Khaoula Grissa

Ces tragédies annoncées lui font repenser à ce qu’elle avait dit à une procureure qui lui avait demandé, trois mois avant son propre drame, ce qu’elle voulait.

« Je lui avais dit : “Je veux la paix. Moi, j’ai changé de voiture, j’ai changé d’appartement, j’ai changé de couleur de cheveux, j’ai changé de lunettes… J’ai tout fait. Mon employeur m’a changée de place. Il y a un agent de sécurité sur mon lieu de travail… Tout le monde a essayé de me protéger. Maintenant, c’est votre tour.” Ce que je vois, c’est que ces femmes sont passées par le même processus que moi. On se trouve dans la même situation. »

Elle souhaiterait qu’il y ait davantage de prévention de la violence, dès l’école primaire, et plus d’aide non seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes. « Je crois en l’être humain. Je crois que n’importe quelle personne qui reçoit l’aide nécessaire a du bon en elle. »

S’il va de soi que chaque féminicide est un féminicide de trop, il y a lieu de garder espoir, me dit Sabrina Lemeltier, directrice de La Dauphinelle, la maison d’hébergement qui a accueilli Khaoula Grissa. Cet espoir, elle le puise auprès de survivantes comme Khaoula, qui contribuent à faire changer les choses.

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Sabrina Lemeltier, directrice de la maison d’hébergement La Dauphinelle

Ce qu’a fait Khaoula, c’était très courageux. Elle a donné un visage à cette lutte : celui d’une femme instruite, éloquente… Une femme qui a eu un parcours exemplaire sur le plan judiciaire et qui n’a pas été protégée.

Sabrina Lemeltier, directrice de la maison d’hébergement La Dauphinelle

Elle a entre autres montré très clairement à quel point l’interdiction de s’approcher en vertu de l’article 810 du Code criminel ne sert pas à grand-chose dans des cas de violence conjugale. Si son ex-conjoint avait porté un bracelet électronique – une solution à l’étude –, Khaoula Grissa est persuadée que ça lui aurait épargné le drame qu’elle a vécu. Cela aurait aussi pu sauver d’autres vies.

« Khaoula a fait bouger le gouvernement par rapport au bracelet électronique. Ce n’est pas gagné. Mais au moins, elle a ouvert cette porte. Elle a dérangé. Une victime qui dérange, on aura un peu de gêne à lui dire : ce que tu dis n’est pas vrai. Parce qu’elle l’a vécu et en témoigne. »

Un souhait pour le 8 mars

Comment expliquer qu’après des décennies de féminisme et plus de 35 ans de plans d’action pour lutter contre la violence faite aux femmes, on peine encore à mieux la prévenir ?

La réponse se trouve dans le dernier chapitre de l’excellent rapport Rebâtir la confiance du comité d’experts présidé par l’ex-juge en chef de la Cour du Québec Élizabeth Corte et la professeure à la faculté de droit de l’Université Laval Julie Desrosiers.

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Élizabeth Corte, ex-juge en chef de la Cour du Québec et coprésidente du Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale

« De nombreux efforts ont été consentis au Québec pour répondre aux effets néfastes des violences sexuelles et conjugales, dans le but de réduire, voire d’éliminer ces phénomènes. Malgré plusieurs actions concrètes, ces efforts ne semblent pas toujours coordonnés de manière efficace. Plusieurs recommandations sont reconduites année après année et bien qu’elles soient jugées prioritaires, elles ne se concrétisent pas », lit-on dans ce rapport qui devrait être une lecture obligatoire pour tout acteur politique ayant à cœur cette lutte.

Pourquoi ça n’avance pas davantage ? Ce n’est ni par manque d’expertise ni par manque de bonne volonté, mais bien par manque de leadership et de coordination.

Prenez le plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale de 2018-2023, par exemple. Il y a là d’excellentes recommandations. Mais comme cela relève de huit ministères, de trois secrétariats et de neuf organismes étatiques, ça prend une instance qui s’assure que tout ce beau monde se parle et avance d’un bon pas.

Alors que faire ? Une des recommandations du rapport Rebâtir la confiance est la création d’un secrétariat ayant le pouvoir décisionnel et l’autorité nécessaires pour coordonner l’implantation des plans d’action et rendre des comptes au plus haut niveau de l’organisation gouvernementale. Le comité d’experts suggère que cette instance relève du ministère du Conseil exécutif.

C’est la dernière recommandation – mais non la moindre – d’un rapport qui en contient 190. Et ce devrait être logiquement l’une des premières à se concrétiser, puisqu’elle les chapeaute toutes.

« Les membres du comité trouvaient que c’était une des recommandations les plus importantes du rapport. Car c’est celle qui chapeaute en effet la mise en œuvre des autres recommandations. Si on l’a mise à la fin du rapport, c’est parce qu’on voulait d’abord faire le cheminement pour dire ce qu’il fallait faire avant de dire comment et qui devrait avoir non seulement le leadership, mais aussi l’imputabilité de tout mettre en œuvre », m’explique Élizabeth Corte, coprésidente du comité d’experts.

Que ce soit pour la lutte contre la violence faite aux femmes ou pour d’autres enjeux, il apparaît clairement que le travail en vase clos n’est pas la meilleure solution, souligne l’ex-juge en chef de la Cour du Québec. « Tout le monde est de bonne foi. Tout le monde travaille fort. Le Secrétariat à la condition féminine travaille extrêmement fort. Pour le moment, il a déjà pris la responsabilité d’interpeller les ministères concernés. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne fait pas du bon travail. Ce sont des personnes engagées, on l’a vu. Mais elles travaillent évidemment dans la limite de leur structure. »

Sa coprésidente, Julie Desrosiers, souligne que même si l’intérêt médiatique au moment du dévoilement du rapport s’est porté sur l’implantation d’un tribunal spécialisé, la création d’un secrétariat ou d’une autre instance du même genre apparaît effectivement comme une recommandation « centrale ». Car en dépit du bon travail du Secrétariat à la condition féminine, celui-ci « n’a ni le pouvoir décisionnel ni l’autorité nécessaire pour assurer l’implantation des plans d’action gouvernementaux ».

Pour éviter les recoupements et les éparpillements, pour assurer une action cohérente et efficace à tous les niveaux d’action, une instance responsable et imputable est nécessaire.

Julie Desrosiers, professeure à la faculté de droit de l’Université Laval et coprésidente du Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale

Un tel leadership pourrait très certainement sauver des vies et faire en sorte que ce qui est prioritaire dans les plans d’action le soit aussi dans la réalité. Ce n’est pas exactement le cas en ce moment. Un exemple ? On sait que la violence faite aux femmes est une pandémie. On sait que l’hébergement dit de « deuxième étape » sauve des vies puisqu’il offre un toit aux femmes présentant le plus haut risque de se faire tuer. On sait que l’on en manque. On sait qu’il est urgent que ce type de logements sécuritaires soit offert à des femmes et à leurs enfants fuyant un foyer violent.

C’est ce qu’a voulu faire le Bouclier d’Athéna, qui offre depuis 1991 des services multilingues d’aide et de prévention de la violence. On a mis sur pied un projet de 17 logements sociaux à Laval, une région où l’on compte très peu d’hébergement de deuxième étape.

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Melpa Kamateros, directrice générale du Bouclier d’Athéna

Mais voilà : bien qu’« urgent », le projet, qui relève de plusieurs ministères, a mis… dix ans à se concrétiser. La première pelletée de terre devrait avoir lieu sous peu. « Cela a pris dix ans de ma vie pour y arriver ! Vous ne pouvez pas imaginer tous les retards ! », me dit la directrice générale du Bouclier d’Athéna, Melpa Kamateros, qui faisait aussi partie du comité d’experts ayant travaillé au rapport Rebâtir la confiance.

« Ce rapport est génial parce qu’il fait la synthèse de beaucoup de choses. La seule chose maintenant, c’est comment ce sera appliqué ? C’est la grande question », ajoute Melpa Kamateros. Car être génial sur une tablette, cela n’a rien de génial…

Sabrina Lemeltier, présidente de l’Alliance des maisons d’hébergement de deuxième étape, qui a aussi fait partie du comité d’experts, espère que le rapport devienne l’ancrage qui permettra de faire de la lutte contre la violence faite aux femmes une priorité nationale.

« Dans la dernière année, le travail qui a été fait, que ce soit par le Bureau du coroner, le comité d’experts ou la commission Laurent, est exceptionnel… L’analyse est faite. On a tout en main pour agir. On a juste besoin de dire qui est responsable et de mettre ça en œuvre. »

C’est ce que je nous souhaite en cette Journée internationale des droits des femmes.