Amélie Croussette a été emportée par le cancer à l’âge de 33 ans, le 14 janvier. Elle nous avait accordé un long entretien en décembre 2018 pour parler de son combat. De nombreux voyages, un mariage et un livre plus tard, nous revenons sur l’histoire d’une jeune femme qui voulait laisser sa trace et changer le monde à sa manière. Son livre Toujours là pour toi sera lancé le 10 mars prochain.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

(Québec) « As-tu du temps ? »

Amélie Croussette avait lancé la question au tout début de l’entretien avant de pouffer de rire. Elle en avait long à dire. Long à raconter sur son prochain voyage, sur ses rêves et sur le livre qu’elle écrivait. Elle ressentait l’urgence de vivre. Elle avait 31 ans et une bucket list bien garnie.

Du temps, elle n’en avait plus beaucoup.

Amélie se savait atteinte d’un cancer « chronique » depuis 2014. Il allait et revenait. Comme pour lui permettre de mordre à grandes bouchées dans la vie entre deux épisodes de chimiothérapie.

« Je n’aime pas les mots “palliatif” ou “incurable”, mais c’est ça. C’est qu’à un moment donné, il va finir par me tuer. Je ne sais pas dans combien de temps. On m’a fourni des statistiques, mais je n’ai pas le goût de penser à ça », nous avait-elle confié, lucide.

« J’ai envie de faire une différence. »

Nous avions fait l’entrevue par Messenger. Le soleil illuminait la verrière où elle s’était installée, café à la main, pour nous raconter les derniers mois de sa vie. Un bilan qu’elle comparait « à huit saisons de Top models » en accéléré. Les voyages se sont enchaînés. Elle a foulé neuf pays en 14 mois.

« Je vis intensément, mais avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête », avait-elle illustré.

Elle a dit ces mêmes mots à celui qui allait devenir son mari lorsqu’elle l’a rencontré, il y a quatre ans. Alexandre Bertrand n’a pas hésité. Il s’est lancé avec elle à vive allure. « Il embarque dans toutes mes folies. Je veux en faire encore », disait-elle.

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Amélie et lui s’étaient mis d’accord pour qu’il donne suite après son décès à l’entrevue accordée en 2018 parce qu’elle avait encore tant à dire, tant à écrire.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Alexandre Bertrand

Amé, elle illumine une pièce. Elle rend tout ce qui tourne autour d’elle meilleur. Elle en a même fait une mission de vie. Changer la vie des gens, pour elle, c’était quelque chose qui venait naturellement.

Alexandre Bertrand, mari d’Amélie

Ce qu’elle souhaitait depuis toujours, c’était écrire un livre. Un livre dans lequel elle pourrait transmettre son goût de vivre et communiquer l’importance qu’elle accordait aux humains, explique Alexandre. Parce qu’Amélie était entourée pendant son combat par ceux qu’elle appelait affectueusement « ses Jedi de lumière ».

Son roman Toujours là pour toi, publié chez Les Éditeurs réunis, s’inspire librement de sa vie et se veut une ode à l’amitié. Elle y raconte l’histoire de cinq amies dans la mi-vingtaine qui resteront soudées malgré les épreuves.

« Ce n’est pas un livre sur la maladie. Oui, c’est présent, mais ça illustre aussi comment l’amitié, c’est beau, c’est drôle, profond et contre vents et marées. C’était comme ça avec Amélie », relate son amie Marie Gallant.

« Elle voulait que son livre soit lu, qu’il voyage », assure-t-elle.

Marie-Michèle Tanguay est du même avis : « Le livre, c’était l’œuvre de sa vie, le plus gros défi qu’elle se lançait. C’était comme pour laisser sa trace, un héritage pour aider les autres », raconte-t-elle. Amélie et elle ne se sont jamais lâchées après leur bac en communications à l’Université de Sherbrooke.

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRE BERTRAND/PRODUCTIONS ALEX B

Amélie (à droite) avec sa grande amie Marie-Michèle Tanguay

Il y a de ces personnes spéciales que tu rencontres dans la vie, ce genre de personnes qui va faire l’unanimité. Je ne sais pas comment elle faisait, mais elle faisait du bien partout.

Marie-Michèle Tanguay, amie d’Amélie

Marie-Michèle affirme que la publication de son livre « était le projet qui lui tenait le plus à cœur ». « Ça, et se marier ! », s’exclame-t-elle.

Le mariage figurait bel et bien au rang quatre de sa bucket list. Amélie et Alexandre ont pu célébrer leur amour et unir leurs destins par un doux jour de septembre. Les plans initiaux avaient d’ailleurs été reportés en raison de la pandémie. Puis, lors d’un court voyage à Niagara à la fin de l’été, le couple s’est décidé.

PHOTO ÉLISE GENEST, FOURNIE PAR ALEXANDRE BERTRAND

Alexandre et Amélie lors de leur mariage en septembre 2020

« On s’est dit : go ! On se marie dans deux semaines ! », lance Alexandre. La cérémonie s’est déroulée en toute intimité à Cap-Rouge. « Le plus beau jour de ma vie et de la sienne aussi, elle me l’a confié », ajoute son mari.

Ce n’est pas l’organisation d’un mariage en deux semaines qui effrayait Amélie Croussette, au contraire. « Amélie, c’était : vas-y, fonce. Fais des folies », résume Marie Gallant. « “On le fait”, c’était devenu notre devise », admet son frère, Guillaume. Elle était l’aînée d’une famille de deux. Elle a grandi à Sept-Îles, sur la Côte-Nord.

« Elle a laissé une marque sur plusieurs personnes, ma sœur. C’était impressionnant, comme elle aimait les gens et comme les gens l’aimaient. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRE BERTRAND/PRODUCTIONS ALEX B

Amélie et son frère, Guillaume Croussette, lors d’un voyage dans l’Ouest canadien

Quand elle était toute petite, elle disait : “Je vais changer le monde.” Nous autres, on trouvait ça un peu drôle. C’était utopique. Mais elle a toujours eu des idées de grandeur, ma sœur. Je pense que son livre, c’était une façon d’inspirer les gens. Amélie, elle voyait toujours le positif.

Guillaume Croussette, frère d’Amélie

Alexandre Bertrand a pu faire imprimer quelques exemplaires de son livre pour qu’elle en tienne un dans ses mains, avant son décès. Ses ex-collègues de la firme TACT, où elle était conseillère, collaborent au lancement le 10 mars, à Québec. « Éternelle optimiste, elle croyait y être », souffle son mari.

Dans le dernier mois de sa vie, Amélie a perdu l’usage de ses jambes. Elle ne pouvait plus marcher. Elle avait demandé l’aide médicale à mourir, mais elle a poussé son dernier souffle un jour avant, le 14 janvier.

« Cet été, avec mes parents, nous avons prévu organiser un voyage de cinq jours de marche. Nous allons marcher pour elle », précise Guillaume. Et quand la pandémie sera derrière, sa famille veut aussi visiter la Grèce, le pays qu’Amélie a préféré. C’est aussi là qu’Alexandre a fait sa grande demande.

« Ça sera comme aller sur les traces d’Amélie. »

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Vers la fin de l’entretien, en décembre 2018, Amélie revient sur la maladie qui la tenaille et sur sa soif de vivre à fond de train. Elle nous parle de son dernier voyage, où elle est un peu partie sur un coup de tête. « Ce qu’il y a de beau dans ça, c’est que ça a aussi influencé mon entourage », se réjouissait-elle.

Amélie aura réussi sa mission.