Le métier, les médias, la salle de rédaction de La Presse, et vous

François Cardinal François Cardinal
Éditeur adjoint de La Presse

L’Australie a finalement réussi à s’entendre avec Facebook, la semaine dernière, ce qui lui a permis d’adopter une loi qui force les géants du web à payer une redevance aux médias dont ils distribuent le contenu sans verser un sou.

Fort bien. Mais au-delà de l’enjeu financier, une question fondamentale qui nous touche tous et toutes à titre de citoyens demeure : ces multinationales ont-elles trop de pouvoir sur nous ?

Les réseaux sociaux comme Facebook jouent aujourd’hui le rôle de place publique.

On peut même dire que par leur incroyable capacité à joindre les usagers partout sur la planète, ces plateformes géantes sont devenues les principaux espaces de délibération publics.

Le problème : elles n’ont rien de public, justement.

À l’origine, ces réseaux sociaux n’avaient pas l’ambition de se transformer en agora mondiale. Ils devaient simplement mettre en contact des personnes qui se connaissaient.

Mais depuis, ces plateformes se sont transformées en un gigantesque forum réunissant des milliards d’individus qui interagissent ouvertement, ce qui a conféré aux entreprises privées monopolistiques qui les gèrent un pouvoir démesuré sur ce qui se dit et se publie. Ou, pour être plus précis, sur ce qui peut se dire et ce qui peut se publier partout dans le monde.

On en a d’ailleurs eu une preuve supplémentaire ces derniers jours dans le cadre du bras de fer entre l’Australie et Facebook, lorsque le réseau social a décidé de faire disparaître tout le contenu médiatique de sa plateforme en représailles.

L’entreprise de Mark Zuckerberg a ainsi pu zapper d’un coup les nouvelles, les analyses et les textes d’opinion sur les pages d’une dizaine de millions d’usagers. Juste parce qu’elle en a le pouvoir.

On l’a aussi vu lorsque Facebook, Twitter, YouTube et Instagram ont décidé de couper le sifflet à Donald Trump, allant jusqu’à le bannir de leurs plateformes. Même s’il était toujours le chef d’État élu d’un pays démocratique. Même s’il avait reçu 74 millions de votes aux élections quelques semaines plus tôt. Et même s’il incarne un mouvement dont on peut bien ne pas aimer les idées, mais qui a tout de même droit de cité.

Ajouter des avertissements, des bannières, lorsque le contenu est douteux, oui. Signaler les écarts aux codes de conduite, OK. Faire disparaître le contenu jugé dangereux à la limite, certes.

Mais bannir carrément un usager, comme si on mettait ses idées à l’index ? Vraiment ?

On le voit bien, le problème, c’est que les plateformes peuvent décider des règles qui les gouvernent, des codes de conduite qu’elles appliquent, se doter des normes qui leur chantent. Elles peuvent éditer et dissimuler tout ce qui se publie sur leurs réseaux.

Elles peuvent élaborer et modifier leurs algorithmes derrière des portes closes. Elles peuvent créer des effets de caisse de résonance en donnant aux usagers uniquement le discours qu’ils veulent entendre.

Les plateformes peuvent décider qui a le droit de parole, qui se le fait enlever. Elles peuvent choisir d’accroître la visibilité de certains usagers, et d’en faire disparaître d’autres. Elles peuvent même décider de ce qui est vrai et ce qui est faux. C’est énorme, quand on y pense.

Bien sûr, certains pourraient rétorquer que les médias écrits comme La Presse en font autant, en publiant telle nouvelle plutôt que telle autre, en choisissant telle lettre plutôt que telle autre.

Mais ce serait oublier l’énorme différence entre un média et une plateforme : le premier est un chien de garde de la démocratie qui doit suivre une grande quantité de règles, alors que la seconde se voit comme un banal intermédiaire qui n’a que le réseautage pour mission.

Voyez par vous-même. Un média comme celui que vous lisez fait partie d’une communauté. Il doit répondre du contenu qu’il publie. Il s’appuie sur des décisions éditoriales prises par des êtres humains, selon des codes de déontologie publics. Il s’efforce de publier une diversité de points de vue.

Les grandes salles de rédaction font partie d’un écosystème législatif et juridique qui balise leur travail. Elles évoluent selon une réglementation publique claire. Et elles sont soumises, au Québec, au tribunal d’honneur qu’est le Conseil de presse, qu’elles en soient membres ou non.

Les grands médias publient des faits vérifiés qui ont fait l’objet d’une démarche journalistique rigoureuse. Une démarche dont la rigueur peut d’ailleurs faire l’objet d’une révision par les tribunaux.

Bref, les journaux agissent à visière levée. Et si leurs décisions sont douteuses, les lecteurs iront tout simplement chez le concurrent. Car eux n’ont pas de monopole de la liberté d’expression comme Facebook.

Alors qu’en revanche, les réseaux sociaux n’exercent aucun contrôle éditorial sur le contenu qui est diffusé sur leur plateforme. Pire, ils n’ont aucune responsabilité juridique pour le contenu publié sur leur site en vertu de la loi (la fameuse « Section 230 » aux États-Unis).

Le problème avec les réseaux sociaux, il est là : « Ils sont devenus les principales arènes du débat public dans les démocraties occidentales », comme l’écrit Romain Badouard dans Les nouvelles lois du web. Mais ils agissent comme des entreprises privées opaques et résistantes aux interventions gouvernementales, à qui on donne un pouvoir de filtrage et de blocage qui finit, dans pareilles conditions, par ressembler à un droit de censure.

Pour écrire à François Cardinal : francois.cardinal@lapresse.ca