La vie nocturne est un grand moteur culturel et économique d’une métropole. Même l’âme d’un centre-ville. Mais à quand une politique de la vie nocturne à Montréal ? Entrevue avec Mathieu Grondin, qui a fondé MTL 24/24, un organisme à but non lucratif qui veut que Montréal soit vivante et accessible à toute heure de la nuit comme plusieurs villes d’Europe.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

« Ça me déprime et ça me brise le cœur », lance Mathieu Grondin.

Le militant de la nuit se trouve au beau milieu de la place des Festivals, qui est pratiquement vide à l’approche du couvre-feu. Même les installations de luminothérapie sont éteintes.

La scène est désolante. Surtout pour Mathieu Grondin qui a cofondé l’OBNL MTL 24/24, « un organisme à but non lucratif qui regroupe, représente, soutient et mobilise les différents acteurs culturels de la vie nocturne ».

Mathieu Grondin – dont le frère est l’acteur Marc-André Grondin – est DJ et il gagne sa vie comme monteur. Son défunt père était Denis Grondin, l’animateur de radio légendaire de CHOM et CKOI.

Quand j’étais enfant, mon père animait de 21 h à 3 h du matin et il m’amenait avec lui. J’ai toujours aimé la nuit.

Mathieu Grondin

Avec la pandémie et les mesures sanitaires, la mission de son OBNL a plus que jamais sa raison d’être. « J’ai créé MTL 24/24 pour pouvoir boire une bière après 3 h du matin au festival MUTEK et là on deale avec un couvre-feu », caricature-t-il.

À l’origine, MTL 24/24 souhaitait essentiellement que Montréal imite des villes comme Berlin qui ne s’arrêtent jamais (ou, du moins, pas à 3 h). Notamment pour le développement de la scène musicale électronique.

Montréal a du retard

En 2017, la mairesse Valérie Plante a fait la promesse électorale d’adopter une politique de la vie nocturne durant son mandat. En février 2020, la Ville de Montréal a ouvert un poste de commissaire chargé de la politique du bruit et de la vie économique nocturne, qui a finalement été pourvu en juillet dernier par Déborah Delaunay. « La réflexion continue et l’échéancier précis pour la livraison reste à finaliser », a indiqué par courriel à La Presse la chargée de communication à la Ville de Montréal, Anik de Repentigny. Si la Ville veut soutenir la vie économique nocturne, a-t-elle expliqué, « l’environnement sonore est une dimension majeure dans ce chantier ».

Montréal a du retard, dit Mathieu Grondin (qui n’aime pas que le mot « bruit » soit automatiquement associé à la nuit). De nombreuses métropoles comme Paris, Londres, Sydney et Berlin ont des « maires » ou des responsables de la nuit associés aux instances municipales depuis de nombreuses années. Même Toronto a un « Night Economy Ambassador » depuis 2019.

Le mouvement des « maires de la nuit » est né à Amsterdam il y a une dizaine d’années. « Il y avait des problèmes de cohabitation avec la police, raconte Mathieu Grondin. Est alors née l’idée de la gouvernance nocturne. Des gens qui défendent l’intérêt des acteurs nocturnes auprès des décideurs. »

En juin dernier, MTL 24/24 a par ailleurs fondé un « Conseil de nuit » dont les 12 membres travaillent à proposer des solutions pour assurer la survie des activités commerciales et culturelles nocturnes malgré la pandémie. Ces derniers souhaitent notamment la tenue d’un « Sommet de la nuit », ainsi que de prestations-tests pour prévoir la relance des arts vivants de façon sécuritaire.

Mathieu Grondin aimerait voir les élus en mode « proaction » et non « réaction ». En Europe, des spectacles avec des protocoles sanitaires pilotes ont lieu depuis plusieurs mois, à l’initiative des gouvernements et des instituts de santé publique.

J’ose croire que la pandémie aura fait prendre conscience aux élus de toute l’importance que la vie nocturne occupe dans l’écosystème urbain d’une métropole.

Mathieu Grondin

Depuis le début de la pandémie, le milieu du nightlife se sent stigmatisé, poursuit-il. « On sent que le gouvernement associe surtout les activités nocturnes au party. Pour nous, c’est de la culture et du rayonnement international. Cela fait partie de l’identité profonde de Montréal. »

Mathieu Grondin sent une « absence de volonté politique » pour soutenir la vie économique nocturne. Alors que l’Ontario a autorisé la vente de spiritueux et de cocktails pour emporter pour aider les bars en temps de pandémie, c’est toujours interdit au Québec. Autre exemple : l’interdiction aux salles de spectacle qui ont un permis de bar de rouvrir en zone orange. À Montréal, ce sont des lieux de diffusion importants comme Le Lion d’Or et la Sala Rossa.

Un nouveau centre-ville ?

« Il n’y aura pas de relance du centre-ville sans relance de la vie nocturne », fait valoir Mathieu Grondin. Et il faut y penser dès maintenant, avant le retour des touristes.

Le directeur général de MTL 24/24 rappelle que Montréal a le statut de métropole culturelle, ce qui lui confère certains droits, notamment celui de ne pas fermer les bars à 3 h.

« Montréal est perçu comme une ville festive et libérale, mais c’est de moins en moins vrai », souligne-t-il.

« À Montréal, on s’est toujours vanté de notre nightlife, mais je pense qu’on le tient trop pour acquis », renchérit William Straw, grand spécialiste montréalais des night studies et professeur au département d’histoire de l’art et d’études en communications de l’Université McGill.

William Straw espère que le centre-ville de Montréal vivra un renouveau après la pandémie. « Je rêve d’un nouvel underground et d’une nouvelle culture de la nuit », dit-il.

Au cours des dernières années, l’embourgeoisement a chassé des artistes et des lieux de création du centre-ville. « Quand je suis arrivé à Montréal, les bars plus alternatifs étaient au centre-ville », souligne celui qui a étudié la scène disco montréalaise.

À l’international, il existe des organismes comme The Global Nighttime Recovery Plan (GNRP), qui veulent aider les villes dans la gouvernance de la vie nocturne. Le GNRP vient même de dévoiler un guide en lien avec la pandémie. Son fondateur est Mirik Milan, ancien maire de nuit d’Amsterdam.

En entrevue avec The Economist, ce dernier a rappelé récemment à quel point la vie nocturne a une grande valeur économique. « Quand beaucoup de gens dansent, il y a aussi beaucoup de gens qui travaillent », a-t-il déclaré.

Nous n’avons pu obtenir l’entrevue que nous avions demandé à Déborah Delaunay, la nouvelle commissaire chargée de la politique du bruit et de la vie économique nocturne à la Ville de Montréal. Dans son plan de relance économique en cours, la Ville analyse comment elle peut soutenir la vie économique nocturne, a néanmoins assuré à La Presse la chargée de communication, Anik de Repentigny.