Tous les amateurs de hockey du Québec savent très bien qu’ils n’ont pas le talent pour prendre la place des joueurs du Canadien. Même quand les Glorieux d’antan en arrachent. On aurait aimé avoir le tir de Weber, mais on ne l’a pas. On aurait aimé avoir le coup de patin de Paul Byron, mais on ne l’a pas. On aurait aimé avoir l’agilité de Carey Price, mais on ne l’a pas. C’est réglé dans notre tête. Ils sont meilleurs que nous. On n’est pas du même calibre.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Par contre, tous les amateurs de hockey du Québec croient qu’ils seraient en mesure de prendre la place du coach du Canadien. Oh que oui ! On connaît notre hockey ! Même pas besoin de bien savoir patiner. Suffit de savoir analyser. Les trios, le jeu de puissance, l’alternance des gardiens, le mental, la motivation, on sait, on connaît ! On a notre liste dans notre poche arrière.

Depuis le temps qu’on regarde des matchs assis dans notre fauteuil, être debout derrière le banc, on assumerait. On aurait été meilleurs que Jacques Martin. Certain. Meilleurs que Randy Cunneyworth. Of course. Meilleurs que Michel Therrien. Meilleurs que Claude Julien.

PHOTO JAMES CAREY LAUDER, USA TODAY SPORTS

Dominique Ducharme, nouvel entraîneur-chef par intérim du Canadien de Montréal, derrière le banc à Winnipeg, jeudi

Les solutions, on les a. En voici : dans toutes les équipes de la LNH, le meilleur compteur joue sur le premier trio. À Montréal, il joue sur le troisième trio. Non-sens ! Faut donc mettre Tyler Toffoli sur la première ligne, à gauche, avec, à droite, notre meilleur ailier droit, Josh Anderson, et, au centre, notre centre avec le meilleur potentiel, Nick Suzuki. Une affaire de réglée.

Au tour de l’attaque à cinq. Au lieu d’équilibrer deux formations qui se relaient après une minute écoulée à la punition, on met nos cinq meilleurs joueurs ensemble, et ils demeurent sur la glace plus longtemps. Comme à Washington. Tous nos œufs dans le même panier. Le cas de Price, maintenant. C’est la faute des jambières rouges ! Depuis qu’il les porte, il n’est plus le même gardien. Ça provoque trop le taureau chez nos adversaires. Chacun de leurs boulets passe à travers. Out, les jambières rouges !

Je pourrais continuer jusqu’à samedi prochain. Vous aussi ! Chaque fan du CH a son plan pour relancer son équipe préférée. Il y a des milliers de coachs qui attendent en ligne. La file est même plus longue que celle pour se faire vacciner.

Pourtant, on se casserait tous la gueule. D’aplomb. Les uns après les autres. Un massacre. Parce que coacher le Canadien, c’est encore plus difficile que de jouer pour le Canadien.

Le hockey, c’est de la stratégie en mouvement. Au football, le jeu s’arrête après quelques secondes seulement. Au baseball aussi. Au hockey, on peut jouer trois minutes sans hors-jeu. Essayez donc de prévoir tout ce qui peut arriver. Les poteaux, les déviations, les rondelles qui roulent pas pour nous autres. C’est bien beau, les positions, mais chaque joueur peut aller n’importe où. Les défenseurs à l’attaque. Les attaquants à la défense. Le hockey est autant un sport de techniques qu’un sport d’improvisation. C’est pas la LNI qui est comme le hockey, c’est le hockey qui est comme la LNI.

Ce mouvement perpétuel fait en sorte que tes meilleurs joueurs seront, tôt ou tard, remplacés par tes moins bons. Qui devront être bons aussi, si tu veux sauver ta peau. Tu ne t’en sors pas, tu as besoin de l’apport de 19 joueurs, match après match après match. Et de leurs remplaçants.

Coacher, c’est faire en sorte que tout le monde joue ensemble. C’est faire en sorte qu’une vingtaine d’individus deviennent une équipe. Une seule entité. C’est pas parce que tu joues avec le Canadien que tu joues pour le Canadien. C’est la job du coach de te faire comprendre la nuance. Bonne chance ! Claude Julien a eu trois ans pour tenter le coup. Sans succès. Combien de temps aura Dominique Ducharme pour y parvenir ? Sûrement moins.

Chaque fois qu’un coach du Canadien mord la poussière, ce n’est pas juste l’échec d’un homme. C’est l’addition de plein de manquements. De mauvais choix, de mauvaises combinaisons, d’efforts vains. C’est l’échec d’un ensemble. Le reste de la saison nous dira si l’arrivée de Ducharme est suffisante pour tout replacer.

Et nous, les fans, à défaut de coacher, que pouvons-nous faire ? Continuer de supporter. Et présentement, le verbe « supporter » prend tout son sens. On supporte un club qui ne remplit pas nos attentes. Un jour, on risque de se lasser. C’est le seul pouvoir du fan. Pouvoir cesser de l’être.

En ce moment, les gradins sont vides, gracieuseté de la COVID, mais avant le grand confinement, le CH n’affichait plus complet. Le grand mécontentement était commencé.

Je sais, il suffit de quelques victoires de suite pour que l’enthousiasme renaisse. L’état d’âme du partisan est très variable. Rappelez-vous à quel point le bon début de saison nous a excités. Mais à quel point, aussi, on l’a vite oublié.

Le fan ne se fait pas congédier. Le fan se congédie lui-même. Et quand ça arrive, tout le reste n’a plus de sens. Le Canadien ne peut pas rouler seulement sur sa légende. Un jour ou l’autre, on sera à court de transmission. Les gens de 30 ans et moins n’ont jamais vu de défilé de la Coupe Stanley à Montréal. Le flambeau pourrait s’éteindre. Il est temps que le CH se remette à gagner. Pas juste un match. Gagner dans le sens d’un club gagnant, ce que nous ne sommes plus depuis des années.

C’est sûr que ce soir, nous serons encore là, devant notre écran.

Mais ça pourrait changer.

Un coach, ça se remplace.

Des millions de fans, ça ne se remplace pas.

Faites-y attention.

Allez, go, Habs, go !