L’utilisation de l’huile de palme dans l’alimentation des vaches préoccupe les transformateurs laitiers. Le Conseil des industriels laitiers du Québec – qui représente 91 entreprises, dont Saputo, Danone et Lactalis – condamne son utilisation et demande aux Producteurs de lait du Québec de prendre formellement position contre, a appris La Presse.

Daphné Cameron
Daphné Cameron La Presse

« Nous, ce que l’on veut avant tout, c’est préserver la perception positive que le consommateur a vis-à-vis nos produits », a affirmé Charles Langlois, président-directeur général du Conseil des industriels laitiers du Québec, en entrevue avec La Presse.

Au Québec, deux sous-produits issus de la transformation de l’huile de palme sont parfois ajoutés aux rations données aux vaches dans le but d’augmenter la proportion de matières grasses dans le lait qu’elles produisent.

Cette technique est légale et considérée comme sans danger pour l’humain par Santé Canada, mais soulève des enjeux environnementaux. Principalement cultivée en Indonésie et en Malaisie, l’huile de palme contribue à la déforestation des forêts tropicales et menace bon nombre d’espèces animales comme les orangs-outans.

Aujourd’hui, les valeurs d’achat des consommateurs se sont élargies. Ce n’est plus juste le prix. Il y a d’autres éléments qu’ils jugent importants dans leurs choix de consommation et nous autres, il faut y répondre.

Charles Langlois, président-directeur général du Conseil des industriels laitiers du Québec, dont l’organisme représente aussi un grand nombre de fromagers

Le beurre est-il plus dur ?

Selon un sondage mené par les Producteurs laitiers du Canada auprès de 1585 fermes au Québec, environ 22 % des producteurs auraient recours à ces sous-produits, généralement chez des vaches en début de lactation. De ce nombre, le quart l’utilisaient pour l’ensemble de leur troupeau.

Même si de tels suppléments sont utilisés depuis des décennies, cette méthode a été révélée au grand public dans un reportage publié la semaine dernière dans Le Journal de Montréal.

L’affaire a fait couler beaucoup d’encre en raison d’une hypothèse surprenante avancée quant à ses effets potentiels sur les produits laitiers : le beurre serait plus dur à température pièce, le lait mousserait moins ou coagulerait.

Le Conseil des industriels laitiers du Québec affirme que ces changements de propriétés sont portés à son attention depuis quelques années. En revanche, les causes de ces phénomènes sont toujours inconnues. Des projets de recherche sont d’ailleurs en cours pour élucider ces questions.

« Il n’existe pas d’étude ou de faits concrets qui démontrent que la consistance du beurre ait changé », affirme pour sa part le porte-parole des Producteurs de lait du Québec, François Dumontier. « Les Producteurs de lait du Québec encouragent la réduction volontaire de l’utilisation de ces suppléments à cause de leur impact environnemental bien que là encore, il faille nuancer. »

L’acide palmitique utilisé dans les suppléments laitiers provient de la valorisation des sous-produits de l’extraction de l’huile de palme destinée à l’alimentation humaine. C’est donc un déchet de la production d’huile de palme qui est valorisé.

François Dumontier, porte-parole des Producteurs de lait du Québec

« #buttergate »

Le professeur en agroalimentaire Sylvain Charlebois, qui a aussi enquêté sur le sujet, a baptisé cette affaire « buttergate ». Même si les impacts de l’usage de l’huile de palme sur les propriétés des produits laitiers sont incertains, il croit que le « contrat moral » entre les agriculteurs et les consommateurs a été brisé.

« Avec [le logo] de la vache bleue, on vend le développement durable, on vend la pureté, on vend le local, on vend tout ce qui est bon. Et là, tu arrives avec l’huile de palme qui arrive d’ailleurs dans le monde et qui a un bagage environnemental qui dérange. […] Je ne suis pas surpris que ça crée un malaise pas juste au niveau des consommateurs, mais aussi au sein de l’industrie », dit celui qui considère le lait comme un bien public au Canada en raison du système de gestion de l’offre.

Pourquoi utilise-t-on de l’huile de palme dans l’alimentation des vaches laitières ?

D’emblée, il faut souligner que ce n’est pas de l’huile de palme pure qui est donnée aux animaux, mais plutôt des produits dérivés qui contiennent une substance nommée acide palmitique. C’est un gras saturé présent naturellement dans le lait de vache. Environ le tiers des acides gras produits par les vaches sont en fait de l’acide palmitique de type C16:0, soit exactement la même molécule que celle issue de l’huile de palme. Ces suppléments servent à venir combler les besoins énergétiques des vaches qui ne sont pas comblés par leur alimentation de base, soit le foin et les grains.

Le beurre produit à partir du lait d’une vache nourrie à l’huile de palme est-il plus dur à température pièce ?

Théoriquement, l’augmentation des acides gras saturés dans le beurre le rendra plus dur. Mais Daniel Lefebvre, chef de l’exploitation chez Lactanet, organisme d’analyse pour l’industrie laitière, en doute. Il cite une étude menée en 2018. « La teneur moyenne en acide palmitique du lait des producteurs qui donnaient ces suppléments était de 33,45 % des acides gras totaux du lait, alors que c’était 33,06 % pour les producteurs qui n’en donnaient pas. Une différence d’à peine 1 % de la quantité totale d’acide palmitique, est-ce que c’est suffisant pour voir une texture différente du beurre ? Je n’en ai pas la certitude, mais j’en serais très surpris. »

Pourquoi le lait mousse-t-il moins ?

Même si on ne peut pas l’écarter hors de tout doute, ce n’est pas l’huile de palme qui est l’hypothèse privilégiée expliquant ce mystère. La première explication serait liée à la manutention. S’il y a trop d’agitation ou de pompage après la traite, le globule dans lequel la matière grasse est encapsulée est physiquement brisé, explique Daniel Lefebvre, ce qui change les propriétés « hydrophiliques » du lait, soit l’affinité des matières grasses avec l’eau. « L’autre hypothèse, c’est la fréquence de traite. Les vaches qui sont traites trois fois par jour au lieu de deux fois par jour, les globules seraient plus fragiles », dit-il.