Arrêter de nuire. Rien de plus.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Si le ministère de la Famille pouvait faire cela, ce serait déjà une formidable amélioration pour ajouter des places en CPE.

Quand vient le temps de les construire, le Ministère est son pire ennemi. Choix d’un terrain, appel d’offres, conception des plans, construction : à chacune des 17 étapes – oui, 17 étapes –, le Ministère met du ciment dans l’engrenage. J’exagère à peine en disant que son principal travail consiste à ralentir celui des autres.

Voilà pourquoi près de 11 000 places annoncées il y a une décennie n’ont pas encore été créées. Les projets s’éternisent, quand ils ne sont pas carrément abandonnés.

En entrevue éditoriale avec La Presse lundi, le ministre Mathieu Lacombe a parlé d’« urgence ». Il lancera une consultation au printemps, puis déposera un projet de loi à l’automne. Sa promesse : rien de moins qu’un « remède de cheval ». La « plus importante réforme depuis la création du réseau ».

Le réseau des garderies est très différent de la vision avant-gardiste proposée par Pauline Marois et le Parti québécois en 1997. À cause des libéraux, il s’est développé dans le désordre. La proportion de places non subventionnées a bondi – de 1 % à 22 % du réseau. Cinq modèles se superposent aujourd’hui, avec différents prix et normes : les CPE, le privé subventionné, le privé non subventionné, le milieu familial et les places non régies par le Ministère.

Le guichet « J’ai ma place » ne fonctionne pas, le territoire est inégalement desservi et les milieux familiaux ferment par manque de travailleuses, et la COVID-19 a accéléré cette tendance.

À cela s’ajoute la question de savoir comment maximiser la déduction pour frais de garde du fédéral, et d’évaluer l’impact des maternelles 4 ans.

M. Lacombe a hérité malgré lui de ce casse-tête. Il a raison de vouloir faire le ménage, et la consultation l’y aidera.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, au Salon bleu mardi

Mais quel est le lien avec les délais dans la construction des CPE ? Avec l’échec à construire ce qui est promis ? Il n’y en a pas.

Les deux dossiers sont différents. Si le ministre veut créer des places, il n’a pas besoin de livre blanc, de projet de loi ou de grande conversation nationale. Suffit d’alléger la bureaucratie.

Les places se construiront plus vite, et pour moins cher.

* * *

Prenez deux aspirines, je vais essayer d’expliquer.

Vous construisez un CPE à Rimouski ou à Alma. La Ville vous cède un terrain.

Une bonne nouvelle ? Pas si vite !

Même si le terrain est gratuit, il faut en proposer deux autres. Le ministère de la Famille l’exige. Pas le choix, c’est ce qu’exige la procédure. La bureaucratie a ses raisons que la raison ne comprend pas.

Une fois cette case cochée, le plaisir commence à peine.

Pour construire la garderie, il faut demander des soumissions. Or, la grille de tarifs du Ministère n’a pas été ajustée au marché. Les fonctionnaires jugeront donc presque toujours le coût trop élevé. Enlevez une toilette ou un lavabo, demandent-ils quelques semaines après la réception du dossier. Alors la garderie relance l'entrepreneur. Or, la soumission est arrivée à échéance…

Vous en parlez ensuite à l’architecte, qui refait les plans. Et, donc, envoie une nouvelle facture. Le dossier retourne sur le bureau du conseiller du Ministère, qui en parle à la direction régionale, qui valide avec le sous-ministre adjoint, avant que le tout redescende en bas de cette tour de Babel.

Habituellement, c’est à cette étape que quelqu’un ouvre la fenêtre pour hurler.

* * *

En février 2019, près de 11 000 places traînaient dans les cartons du Ministère. Elles n’existaient que sur papier. M. Lacombe annonçait qu’il les concrétiserait, en plus d’en ajouter 4000 autres.

Je faisais partie des enthousiastes.

Deux ans plus tard, le ministre réalise que c’est plus compliqué que prévu. À peine la moitié de ces places sont en voie d’ouvrir d’ici la fin du mandat. Près de 4000 autres suivront d’ici trois ans, prévoit-il.

M. Lacombe a allégé une partie du processus. Les libéraux exigeaient que les CPE amassent 50 % des coûts en infrastructure avant de lancer un projet. La Coalition avenir Québec a réduit ce seuil, et l’a éliminé pour des milieux défavorisés.

Mais une fois les projets lancés, leur réalisation demeure pénible.

Bien sûr, le Ministère n’est pas mal intentionné. Il croit faire son travail de surveillance des coûts et de la qualité.

Ce n’est pas non plus une organisation stable. Dans la dernière décennie, le Ministère était parfois sous la tutelle de l’Éducation, ce qui réduisait ses employés. Et le ministre avait parfois d’autres fonctions. La Famille, c’était un boulot à temps partiel.

M. Lacombe y consacre tout son temps, dans un ministère en bonne et due forme. Il se tient loin des guerres idéologiques et de la partisanerie. C’est un gentilhomme, mais la gentillesse a ses limites. Il devrait moins tolérer ceux dans son ministère qui s’accommodent des vieilles façons de faire.

Quand il propose une grande réflexion, on a envie de dire : très bien, mais prenez le pied de votre choix et donnez un coup dans les murs de paperasse.

Ironiquement, la création de places subventionnées est retardée alors que le reste du Canada constate, 25 ans en retard, que le modèle québécois est une réussite.

Il serait bien qu’il continue à l’être.