Cher premier ministre Trudeau, n’y pensez même pas.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Ne songez pas à vous renverser ou à défier l’opposition de le faire. Oubliez ça. Renoncez à tout projet d’élections printanières.

Ce serait inutile, et dangereux aussi.

Cette fois, on n’a pas besoin d’appeler les épidémiologistes pour faire la fameuse « balance des avantages et inconvénients ». Le calcul est simple.

D’un côté, il n’y a pas grand-chose à gagner. Même si le gouvernement est minoritaire, cela ne l’empêche pas de combattre la pandémie. Le Parlement ne fonctionne pas trop mal.

De l’autre, il y a beaucoup à perdre. Les variants se propagent alors que la vaccination commence à peine.

Une campagne distrairait M. Trudeau et ses ministres, et les activités de campagne pourraient augmenter le risque de contagion. Trouver des scrutateurs serait aussi plus difficile.

Pourquoi ne pas attendre au moins jusqu’à l’automne, quand la vaccination sera avancée ? Les électeurs seront aussi plus aptes à juger cette opération.

Ce serait dans l’intérêt des électeurs. Ils auraient plus d’information, et courraient moins de risques.

À quoi servirait une campagne avant cela ?

C’est… Je cherche le bon mot… Irresponsable me vient en tête, mais il y en a un autre qui me semble plus approprié : stupide.

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L’automne dernier, un petit frisson électoral s’est propagé à Ottawa, et aucun parti n’a bien paru.

Pour faire la lumière sur le scandale WE Charity (UNIS en français), l’opposition exigeait de retourner chaque garnotte et grain de sable. Cela aurait paralysé le gouvernement.

Le premier ministre l’a défiée en transformant cette demande en vote de confiance. Mais personne n’était dupe : il aurait été heureux de perdre ce vote, car une élection l’aurait favorisé.

Des élections venaient de se dérouler en Colombie-Britannique et au Nouveau-Brunswick. Dans les deux cas, un gouvernement minoritaire était devenu majoritaire. Les citoyens voulaient de la stabilité. Ils se sont ralliés derrière leur leader.

Cet hiver, les libéraux examinent encore toutes leurs options, y compris celle d’une campagne en mai.

Le budget devrait être déposé dans les prochaines semaines, et des votes de confiance s’ensuivront. Le gouvernement Trudeau pourrait laisser l’opposition le renverser, ou dissoudre lui-même le Parlement.

Son appétit semble avoir baissé récemment. L’humeur instable de la population le rend hésitant, et la vaccination est trop en retard. Mais le contexte pourrait changer avant l’été.

Depuis janvier, les journalistes demandent à M. Trudeau s’il exclut de déclencher une campagne cette année.

En temps normal, c’est une question à laquelle aucun premier ministre ne va répondre. D’abord, parce qu’il ne contrôle pas entièrement son destin — l’opposition peut toujours le faire tomber ou rendre son travail impossible. Et ensuite, parce que ce serait comme demander à un joueur de poker de montrer ses cartes.

Un gouvernement minoritaire vit sur du temps emprunté, et il est toujours prêt à partir en campagne si les sondages sont favorables.

Mais je répète, tout cela, c’est en temps normal.

Or, le pays traverse sa pire crise des dernières décennies. Même si M. Trudeau ne peut exclure un scrutin printanier, un petit mot aurait été rassurant. Un message du genre : on le reconnaît, ce ne serait pas idéal, si le but est de limiter les morts…

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Et les États-Unis ?

Oui, ils ont tenu leur élection en novembre. Sauf que dans ce cas, la date était déjà prévue et inscrite dans la loi. Si Donald Trump avait reporté le vote, on l’aurait accusé de s’accrocher illégitimement au pouvoir.

Au Canada, c’est le contraire.

En principe, il ne doit pas y avoir d’élections fédérales cette année. Et il y a une énorme différence entre annuler une campagne et en provoquer une.

Le cas de Terre-Neuve-et-Labrador vient de servir une mise en garde.

Selon la loi, des élections devaient y être tenues d’ici l’automne 2021. Depuis le début de l’année, la province n’avait presque plus de cas. Le premier ministre a donc déclenché une courte campagne de 28 jours. Or, le variant britannique vient d’apparaître et les éclosions se multiplient. Vendredi dernier, la province est retournée à son niveau d’alerte maximale. La veille du début du vote.

Le Directeur des élections a fermé d’urgence les bureaux de scrutin. Le vote se fera par la poste. Les citoyens ont jusqu’au 1er mars pour envoyer leur formulaire. Et seulement trois jours pour le demander.

Ça passe très mal.

Déjà que près de 40 % des Terre-Neuviens ne votent pas, cet obstacle risque d’en décourager de nombreux autres. Un probable biais dans le résultat.

Imaginez maintenant des élections dans l’ensemble du Canada, avec une troisième vague qui déferle. Certaines régions pourraient être réduites à voter par la poste, alors que d’autres ouvriraient leurs bureaux de scrutin. Les députés ne pourraient plus faire de porte-à-porte. Les rassemblements seraient ardus.

Les partis de l’opposition n’ont pas d’appétit pour une campagne hâtive. Surtout pas les conservateurs, qui voudraient que leur chef, Erin O’Toole, profite des prochains mois pour se faire connaître.

Mais les partis n’ont pas le choix. Ils doivent se préparer. Le recrutement de candidats s’accélère. Les programmes se rédigent. Tous les scénarios sont à l’étude, me dit-on. Y compris une campagne sans avion de parti, avec le vote postal.

Ce serait faisable, sans doute.

Mais souhaitable ? Quand il y a si peu à gagner ?

La réponse est évidente.