Donc, cet homme qui n’offrait aucune résistance a été sorti de sa voiture par la fenêtre, jeté par terre, placé face contre le sol, une botte sur la tête.

Publié le 15 févr. 2021
Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Il ne faut pas être trop costaud pour se faire sortir d’un trait par la fenêtre de sa voiture. Et effectivement, Mamadi III Fara Camara est apparu davantage comme le frêle travailleur de laboratoire à Poly qu’il est que comme un lutteur. Bien sûr, il ne faut pas se fier aux apparences et les criminels les plus violents peuvent n’avoir « l’air de rien ». Vrai aussi : on n’a pas trop le temps de niaiser quand on arrête celui qu’on croit être un homme armé capable de tirer sur un policier.

N’empêche : c’est ainsi que cet homme qui n’offrait aucune résistance a été sorti de son véhicule et « maîtrisé », tel qu’il l’a raconté dimanche à Tout le monde en parle.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Mamadi III Fara Camara sur le plateau de Tout le monde en parle, dimanche

Deux semaines plus tard, après toutes les justifications policières, on avait enfin droit à la version de M. Camara. Celui qui est passé en six jours de simple témoin d’une tentative de meurtre contre un policier, à suspect numéro un, à détenu, à accusé, à « témoin important » quand on a suspendu les accusations, et enfin à innocent officiel.

À part la brutalité de l’arrestation, on a appris que les policiers ont perquisitionné dans son appartement et dans les autres appartements de son immeuble. L’arme volée au policier n’avait pas été retrouvée et les policiers cherchaient sans doute une cache, des complices…

On a appris aussi que M. Camara, qui a « clamé son innocence » dès le départ, a été interrogé pendant quatre heures et demie au poste de police.

Qu’a-t-il dit ? Son avocate, Virginie Dufresne-Lemire, a pris soin de ne pas laisser son client donner trop de détails. Sa version pourrait lui être opposée dans les très évidentes procédures civiles qui ne tarderont pas pour tenter d’obtenir une compensation.

Mais pour une fois, on voyait, on entendait cet homme. Un homme encore secoué, vaguement incrédule.

Jusqu’à ce 28 janvier, il vivait de charges de cours et de courses pour Uber, tout en étudiant au doctorat, en attendant la naissance de ses jumeaux. Il parlait d’une voix douce. Son ton n’était pas celui d’un homme en colère, plutôt celui d’un nageur revenu à la surface après s’être demandé s’il allait se noyer, et surtout ce qui l’avait entraîné dans cette spirale vers le fond…

Après cette arrestation, cet homme qui n’était qu’un témoin se retrouve à Rivière-des-Prairies avec des gens détenus en attente de leur procès. Comprenez qu’on ne détient préventivement des gens que s’ils sont dangereux, risquent de fuir ou sont accusés d’un crime si grave que leur libération préventive déconsidérerait la justice.

Il est reçu comme on reçoit un « tueur de policier », c’est-à-dire que les gardiens le regardent « comme un monstre ». Il partage une cellule avec des gens qui lui disaient : « Nous, on est des vrais criminels, mais pas toi », a-t-il raconté.

***

De ce témoignage, les questions fondamentales ressortent encore plus évidemment :

– Qu’y avait-il dans le dossier de police pour justifier l’arrestation de M. Camara ? Qui a identifié M. Camara ? L’agent Sanjay Vig, la victime de la tentative de meurtre, n’a apparemment pas identifié formellement son agresseur. Il a déduit que ce devait être le dernier homme qu’il avait arrêté – M. Camara. Les autres témoins connus jusqu’ici ont dit que M. Camara n’était pas l’agresseur. Lui-même a pourtant appelé la police et est resté sur place…

– Que voit-on sur les bandes vidéo ? Si c’était « flou » et qu’on ne voyait pas si clairement le vrai suspect, ça veut dire qu’on ne voit pas davantage M. Camara, puisqu’il n’a rien fait.

– Il n’avait pas de sang sur lui. Aucune preuve biologique apparente ne semblait le relier au crime. Est-ce qu’on a considéré ça en évaluant sa version ?

– Comment se fait-il qu’il n’ait pu communiquer avec aucun membre de sa famille pendant ses six jours de détention ?

– Qu’avait en main le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) au moment de déposer les accusations criminelles ? Les procureurs n’ont évidemment pas à refaire l’enquête et doivent se fier aux enquêteurs. Mais qu’avaient-ils en main ?

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Un juge de la Cour supérieure, Louis Dionne, a été chargé par le ministère de la Sécurité publique de l’enquête sur cette affaire. Lui-même ancien boss des poursuites criminelles, sa nomination a clairement rassuré le DPCP, qui l’a d’ailleurs saluée, et la police.

Les termes de l’enquête sont très restreints. Le juge Dionne examinera seulement la pertinence des actions policières. Et l’enquête ne sera pas publique. Bref, on aura droit à un rapport qui nous dira si les bonnes pratiques policières ont été suivies – même si le résultat est une bourde énorme.

Un examen technique du travail policier, en somme.

Mais dimanche soir, en écoutant cet honnête citoyen raconter ce cauchemar, en imaginant son corps tiré de sa voiture par la fenêtre, la botte sur sa tête au sol qui résonne encore, l’autre question se posait, comme en arrière-fond sonore cette vieille chanson… Something is holding me back… Is it because I’m Black ?

C’est « techniquement » impossible d’y répondre, ou plutôt c’est impossible d’y répondre « techniquement », par le chemin de la technique policière.

C’est pourtant la question qui fait mal. La question qui viendra après qu’on aura tout analysé dans les méthodes d’enquête. La question qui mérite un minimum d’introspection policière et collective.

Pour, peut-être, essayer de comprendre comment on a tous tendance à croire un peu plus volontiers des gens qui nous ressemblent. Et comment ça peut manufacturer de l’injustice.