Je vous parlais il y a quelque temps de Francine « Nanou » Gagnon, concierge à la retraite et femme au grand cœur, qui offre depuis plusieurs années des services de tutorat hors pair à des élèves du primaire.

Publié le 13 févr. 2021
Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

Bien avant que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, lance le programme de tutorat « Répondez présent » pour les élèves en difficulté, Mme Francine, comme on l’appelle à l’école, avait pris les devants en proposant à une enseignante de bonifier ses services pour lui donner un coup de main en contexte pandémique.

> (Re)lisez la chronique « Nanou et ses protégées »

Ce que je ne disais pas dans cette chronique, c’est que si Mme Francine avait voulu officiellement répondre présente à l’appel du Ministère, elle n’aurait pas pu le faire, en dépit d’une riche expérience en tutorat. C’est ce qu’ont constaté avec dépit les nombreux lecteurs qui, inspirés par son histoire, ont voulu eux aussi proposer leurs services. Malheureusement, le programme actuel de tutorat est réservé aux étudiants en sciences de l’éducation et aux enseignants à la retraite. Un diplôme universitaire ou une expérience pertinente ne suffit pas aux yeux du Ministère.

Dans un contexte où la pandémie a un effet catastrophique sur les élèves les plus vulnérables, cela entraîne une situation pour le moins absurde : alors que beaucoup de gens sont prêts à répondre présents, même bénévolement, il semble que certains devront demeurer absents, bien malgré eux.

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Avec une pénurie de personnel dans les écoles et une hausse du taux d’échec pour certains niveaux, peut-on vraiment se permettre d’exclure des candidats qui, sans avoir une formation en pédagogie, peuvent être assez pédagogues pour donner un coup de main ?

À mon sens, non. C’est aussi l’avis de la critique libérale en matière d’éducation, Marwah Rizqy, qui suggère au ministre Roberge de bonifier le programme pour qu’il puisse inclure, par exemple, tous les étudiants collégiaux et universitaires. « Nous n’avons pas le luxe de laisser les étudiants en mathématiques, en sciences ou en littérature française sur les lignes de touche. »

Même en temps normal, je trouve que le système d’éducation au Québec laisse trop de gens sur les lignes de touche, en ne valorisant pas suffisamment l’expérience et le savoir lorsqu’ils ne sont pas rattachés à un diplôme en éducation. Ce n’est pas le cas en France, où, par exemple, des parents ayant élevé au moins trois enfants sont autorisés à s’inscrire au concours pour devenir professeurs même sans diplôme. Parce que l’expérience de mère ou de père peut en effet être aussi riche qu’une formation universitaire.

Au cabinet du ministre Roberge, on me dit avoir privilégié les tuteurs qui ont une formation en pédagogie, car on les estime mieux outillés pour travailler auprès d’élèves en difficulté. Mais on n’exclut pas d’élargir le programme si le nombre de candidats recrutés ne suffit pas. Et l’on précise que, même si ce n’est pas clair sur le site du Ministère, les professeurs de cégep et d’université à la retraite peuvent aussi poser leur candidature sur la plateforme Répondez présent ou s’adresser directement à un centre de services scolaire s’ils veulent offrir un coup de main.

> Consultez le site du Ministère

Bien qu’il aurait été préférable que le programme de tutorat soit lancé dès la rentrée, comme le réclamait l’opposition, on ne peut que saluer sa mise sur pied. Mais on sait d’emblée que cela ne suffira pas à combler tous les besoins.

« On a besoin de bras », me dit Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement.

L’ajout de 10 millions dans le programme de tutorat pour le secteur public est l’équivalent de 3123 $ par école jusqu’à la fin de l’année. Au lieu de distribuer de façon égale l’enveloppe dans chacune de leurs écoles, plusieurs centres de services scolaires ont décidé de viser des niveaux précis ou des secteurs où les besoins sont plus criants, explique-t-il. « Quant à ceux qui ont décidé de distribuer les sommes dans tous leurs établissements, il leur faut faire des choix, bien entendu. Car il y a beaucoup d’élèves vulnérables qui ont des besoins en tutorat. »

Dans un tel contexte, plus de souplesse pour élargir le programme, ce ne serait pas de refus.

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En attendant, Mme Francine n’a pas perdu de temps. Elle a accepté d’offrir une séance de formation à Mme Dominique, gestionnaire à la retraite, qui fait partie de ces lecteurs déçus de ne pouvoir s’inscrire au programme du Ministère. Grâce au système D ultra-efficace de Mme Francine, elle pourra être jumelée sous peu à un élève.

Mme Dominique a bien aimé sa séance de « tutrice avertie ». « Mme Francine est très dévouée ! C’est une grande motivatrice et une bonne pédagogue. »

Ses deux protégées, Alissa et Alika, ont craint de perdre leur tutrice préférée lorsqu’elles ont su qu’elle offrait désormais des formations. « Est-ce que Mme Dominique va te remplacer ? Est-ce que ça veut dire que je vais te perdre ? »

Mme Francine les a rassurées. Elle aime trop son rôle de tutrice pour l’abandonner. Si ses protégées la perdaient, elle serait aussi perdante.

Mercredi, Mme Francine, qui ne rate aucune conférence de presse du ministre de l’Éducation, est restée une fois de plus sur sa faim en l’écoutant faire le point sur la situation dans les écoles.

Elle qui a répondu « présente » dès la première heure et qui a poursuivi son tutorat durant l’été pour rattraper le temps perdu du printemps dernier, a l’impression d’être devant un ministre trop absent pour les élèves. Près d’un an après le début de la pandémie, elle s’impatiente devant la lenteur avec laquelle se déploient les mesures d’aide. Comme si le ministre n’était pas assez au fait des besoins criants dans les écoles, de l’essoufflement du personnel enseignant, du retard scolaire des élèves qui, même si on leur offre du tutorat à distance, n’ont pas les outils technologiques nécessaires à la maison pour en profiter.

Même si j’entends le ministre dire que les résultats sont rassurants, je ne suis pas rassurée. Il y a tellement d’élèves en difficulté qui n’ont pas assez de soutien et qui ont du retard. Il a dit qu’il allait leur donner de l’aide. Mais quand ? Comment ? Il n’y a rien de concret là-dedans.

Francine Gagnon

De fait, même si le programme de tutorat a été présenté comme une mesure phare du plan de réussite, on nage encore dans le brouillard. Il est toujours impossible de savoir concrètement combien de candidats ont été recrutés par le Ministère, quand et comment ils seront déployés.

Mme Francine compte sur l’excellent trio de députées de l’opposition – Marwah Rizqy, Véronique Hivon et Christine Labrie – pour continuer à talonner le ministre Roberge et nous sortir du brouillard. « Elles ont l’air pas mal plus à leur affaire que lui ! Elles vont sur le terrain. Alors que lui, on dirait qu’il est assis derrière son bureau ! »

Il était presque 16 h. Après son éditorial du jour, Mme Francine avait plus urgent.

« Il faut que je vous laisse ! C’est l’heure de mon tutorat. »