Les Prairies ont toujours aimé traiter le Québec d’hypocrite. Comment osez-vous critiquer notre « pétrole sale » pendant que vous en importez d’Algérie, du Kazakhstan ou d’Angola ?

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Ce n’est plus vrai. Depuis 2015, le pétrole consommé ici vient du Canada et des États-Unis.

Mais cela pourrait changer. La raison : la ligne 5 d’Enbridge, que la gouverneure du Michigan veut fermer.

Vous ne connaissez probablement pas cet oléoduc. Presque personne n’en parle. Pourtant, c’est lui qui alimente nos raffineries. Et s’il est mis hors service, le Québec recommencera à s’approvisionner à l’étranger. Les Albertains seront heureux de dire à quel point ils ne sont pas contents.

Mettez votre opinion sur la glace. Je promets qu’on pourra s’obstiner en fin de chronique, mais avant d’aller plus loin, quelques explications s’imposent.

PHOTO DALE G. YOUNG, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer, souhaite fermer la vieillissante ligne 5 du pipeline d’Enbridge, dont certains tronçons sont jugés dangereux.

Il n’y a pas si longtemps, la plus grande part du pétrole consommé au Québec venait de l’Afrique et de la mer du Nord. Puis, en 2015, l’oléoduc Enbridge 9B a été inversé pour couler de nouveau de l’ouest vers l’est.

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Les raffineries de l’Ontario et du Québec en ont profité pour acheter du pétrole albertain, vendu au rabais.

L’Alberta est enclavée. Sans accès à des ports, elle doit exporter son pétrole par camion, train et oléoduc. Cela limite son nombre d’acheteurs, qui négocient le prix à la baisse.

De là vient l’énorme pression pour construire de nouveaux oléoducs. La province veut exporter plus de pétrole et le vendre plus cher.

Le projet d’oléoduc Keystone XL a été bloqué par le président Joe Biden. Et maintenant, un autre tuyau est menacé : la ligne 5 d’Enbridge, qui transporte du propane, du gaz naturel et du pétrole.

Les deux dossiers sont toutefois très différents.

La ligne 5 n’est pas nouvelle. Elle existe depuis les années 1950. C’est sur elle que se branche l’oléoduc 9B, qui relie l’Ontario au Québec. Mais avant, elle suit un parcours sinueux. Elle traverse le Wisconsin et le Michigan en passant par le détroit de Mackinac, au cœur des Grands Lacs.

La gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer, est inquiète. La vieillissante ligne 5 a été fermée l’été dernier à cause de tronçons dangereux. Et dans cet État, personne n’a oublié le déversement catastrophique d’un autre oléoduc d’Enbridge en 2010 à Kalamazoo.

La société prévoit creuser un tunnel pour sécuriser la ligne 5. Les permis ont été obtenus, mais la gouverneure attaque sur un autre front. Elle conteste la servitude d’Enbridge pour transiter dans cet écosystème. La ligne 5 fermera en mai, a-t-elle annoncé. La cause est devant le tribunal.

Si le Michigan gagne, les raffineries de l’Ontario et du Québec s’approvisionneront ailleurs, comme elles le faisaient avant 2015.

À Lévis, Valero pourra recevoir de grands pétroliers étrangers à son port en eau profonde. À Montréal, Suncor devrait réactiver le vieil oléoduc partant du Maine. Des camions et des trains feront le reste du travail.

Les automobilistes ne remarqueront rien à la pompe. Mais les Albertains, eux, verront rouge.

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Il est loin d’être acquis que la ligne 5 sera bloquée. Et même si c’était le cas, je n’imagine pas de crise d’unité canadienne. Le conflit opposerait plutôt le Canada à son voisin. Je serais aussi très surpris que ce choc relance le projet d’oléoduc Énergie Est. Aucun parti à l’Assemblée nationale n’y consentirait.

La ligne 5 m’intéresse plutôt pour la réflexion qu’elle suscite sur les oléoducs.

Pour être clair : c’est ici qu’on peut commencer à ne pas être d’accord.

Ce sont les cibles préférées des écolos, mais la ligne 5 montre les limites de cette stratégie. Bloquer un oléoduc protège un écosystème local, mais le risque réapparaîtra ailleurs. Car tant que la demande existera, le pétrole trouvera son chemin jusqu’à la pompe. Par oléoduc, bateau ou train.

Cela ressemble au jeu du chat et de la souris. À une guerre d’usure qui ne règle pas la source du problème : la demande des consommateurs. La vôtre et la mienne.

Je ne veux pas commettre un sophisme du faux dilemme. On peut s’attaquer à la fois à la consommation et aux oléoducs.

D’autant que le choix du transport n’est pas anodin.

Les pétrolières prétendent que les oléoducs sont plus sûrs que le train. Vrai, ils causent moins de morts, mais leurs déversements sont plus volumineux. Et puisqu’ils transportent plus de gaz et de pétrole, à un prix inférieur, ils incitent à en produire plus. Et, donc, à polluer plus.

Mais un oléoduc déjà en service n’est pas la même chose qu’un nouveau projet qui vise à produire plus. Et peu importe, un oléoduc est une cible indirecte.

Si les écolos concentrent leurs tirs contre ces projets, c’est parce que cela fonctionne. Cela leur permet de cibler directement les élus. C’est plus efficace que de planter sa tente devant une station-service pour insulter les automobilistes.

Mais cela ne suffira pas. Pour respecter les signaux d’alarme des climatologues, la prochaine décennie sera critique. Il ne reste plus beaucoup de temps. Il faut réduire à la source la consommation et la production de pétrole, et développer les énergies propres.

Le Québec le fait… lentement. Sans sentiment d’urgence. Il commence à électrifier ses transports, mais les véhicules électriques (y compris les hybrides) ne comptent que pour 3 % du parc automobile. Et les VUS demeurent très populaires. À ce rythme, la consommation de pétrole continuera d’augmenter durant la prochaine décennie, alors que la promesse était de la réduire de plus de 40 %.

Si la ligne 5 d’Enbridge est bloquée et que le Québec se remet à remplir ses autos d’essence algérienne tout en donnant des leçons à l’Alberta, cela ne passera donc pas très bien… D’autant que la province de l’Ouest vendra encore son pétrole au rabais.

Elle se dira : si vous êtes si verts, pourquoi aimez-vous encore autant le liquide noir ? Et pourquoi préférez-vous celui des étrangers ?