Plus d’un an après le dépôt du rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), des organismes et intervenants ont dénoncé samedi le manque d’actions concrètes prises par les gouvernements pour mettre fin à la discrimination que subissent les Premières Nations.

Publié le 13 févr. 2021
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Ça fait trop longtemps que ça dure. Moi-même, j’ai vu ces rapports, enquêtes et commissions qui finalement ramassent de la poussière sur les tablettes, un peu partout, depuis trop longtemps. C’est le temps de passer à l’action », a plaidé le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, lors d’une conférence de presse.

Alors qu’une veillée virtuelle doit se tenir dimanche à la mémoire des femmes, filles et autres personnes autochtones disparues et assassinées au Canada, le chef Picard s’est fait catégorique. « Il ne suffit pas qu’un politicien lève le doigt et dise qu’il vous a entendu. Ça va prendre du courage politique pour passer à la prochaine étape, c’est-à-dire poser les gestes qui sont attendus de ces personnes qui souffrent. Il faut des réponses, et des solutions », a-t-il martelé.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Michèle Audette, commissaire de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA)

La commissaire de l’ENFFADA Michèle Audette demande aussi des mesures concrètes, réclamant par exemple des espaces de dialogue avec les communautés. « Tant qu’on n’aura pas cet espace de reddition de comptes, de transparence et d’évolution des appels à la justice, ce sera difficile de dire au gouvernement : “pas pire”, “pas bon” ou “enfin, vous avez bougé”. Ces structures-là sont importantes pour la suite », a-t-elle plaidé.

Souvent, on entend des annonces de montants importants, du genre 400 millions sur cinq ans, pour répondre aux rapports, mais il y a aussi beaucoup d’argent recyclé là-dedans, donc des mesures qui existaient déjà.

Michèle Audette, commissaire de l’ENFFADA

Aujourd’hui conseillère à la réconciliation et à l’éducation autochtone à l’Université Laval, Mme Audette dit avoir « hâte » de voir si les ministres Ian Lafrenière et Marc Miller auront entendu ce message. « On doit vraiment travailler avec l’expertise de nos nations », a-t-elle insisté.

Vers un plan d’action national ?

Pour la présidente de Femmes autochtones du Québec (FAQ), Viviane Michel, les nombreux rapports, dont celui de la commission Viens, n’ont en rien réglé la problématique sur le fond. « On perd encore nos femmes, nos sœurs, nos jeunes filles », a-t-elle dit, en insistant sur le fait que chaque semaine, de nouvelles disparitions sont rapportées.

« Nous travaillons sur un plan d’action national et nous avons entendu les familles dans leur besoin d’avoir de l’action. Ce sera important que ces familles puissent exprimer leurs besoins. De notre côté, on s’engage à s’asseoir avec elles », a promis Mme Michel à ce sujet.

Certains ministères ou organismes gouvernementaux disent parfois qu’ils appliquent des recommandations en disant que telle chose a été faite, sauf qu’on a l’impression que c’est juste pour sauver la face.

Viviane Michel, présidente de Femmes autochtones du Québec

Fin janvier, un rapport réalisé par trois professeures de l’UQAM, réalisé de concert avec Femmes autochtones du Québec, concluait que la plupart des policiers montréalais ne connaissent pas ou connaissent peu les procédures en cas de signalement de la disparition d’une femme autochtone. Pourtant, six ans auparavant, un protocole avait été signé pour améliorer les interventions du SPVM dans les communautés.

« Ça ne ralentit pas »

La porte-parole du collectif Missing Justice, Dayna Danger, déplore que le Canada soit « très en arrière » par rapport à d’autres pays dans le monde, au chapitre du soutien aux communautés autochtones dans différents domaines, notamment en matière d’habitation. « Combien de temps faudra-t-il attendre jusqu’à ce que nous soyons égaux à la société ? », demande-t-elle.

« Il y a un manque de volonté politique. Des personnes disparaissent partout au pays et ça ne ralentit pas. Nous avons besoin de logement adéquat, de réadaptation, bref d’espaces pour que les gens aient un endroit pour guérir et continuer de vivre », a pour sa part clamé Jessica Quijano, coordonnatrice du projet Iskweu au Refuge pour femmes autochtones de Montréal.

Pour Amanda LaBillois, navigatrice autochtone chez Médecins du monde, tout est aussi une question d’infrastructures. « Ce qu’on veut voir, c’est notamment plus de sites de consommation supervisée qui sont culturellement respectueux, et plus spécifiquement pour les femmes », a-t-elle dit, en envisageant également l’organisation de formations « d’autodéfense » pour ces mêmes personnes. « C’est parfois difficile de croire qu’il y a des solutions à des enjeux à ce point systémiques, surtout avec la pandémie qui rend les choses encore plus compliquées. Mais on ne doit jamais abandonner », a conclu Mme LaBillois.