Jonathan Pitre a toujours adoré la ringuette. Il a commencé à pratiquer ce sport quand il avait 11 ans et qu’il était une fille. À cette époque, on l’appelait Johanna. Il a joué pour des équipes de Laval, de Montréal-Nord et du Mile End. Tous les membres de son équipe étaient des filles. En fait, les membres de toutes les équipes étaient des filles.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

C’est comme ça, à la ringuette. Du moins au Québec.

Créé en 1963 à North Bay, par Sam Jacks, ce sport de glace qui s’apparente au hockey (il se pratique avec un bâton et un anneau) s’est rapidement répandu au pays. Aujourd’hui, Ringuette Québec compte près de 6000 joueuses. Les diverses équipes s’affrontent lors de championnats qui sont disputés partout dans la province.

Il y a quelques années, Jonathan a amorcé un processus de transition afin de devenir un garçon. En 2018, alors qu’il avait 16 ans, Johanna est officiellement devenue Jonathan. Un nouvel acte de naissance l’a confirmé.

« On m’appelait Jo quand j’étais une fille, on m’appelle encore Jo. C’est plus simple comme ça », m’a dit le jeune homme aujourd’hui âgé de 18 ans.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jonathan Pitre, un jeune garçon trans qui ne peut plus pratiquer son sport, la ringuette, au niveau compétitif

Les joueuses qui faisaient partie de l’équipe de Jonathan ont assisté à sa transformation. Cela n’a posé aucun problème. Lors de la saison 2018-2019, le garçon a participé à des tournois de même qu’aux championnats provinciaux sans aucun problème.

Les choses sont toutefois devenues plus compliquées quand Jonathan a participé, en 2019, à un camp de sélection afin d’accéder au niveau A en tant que gardien de but.

« C’était avec une équipe de Blainville, raconte sa mère, Martine Corbeil. Ils ont sursauté quand ils ont vu que c’était un gars, mais ils ont quand même accepté de le recevoir. »

À Ringuette Canada, il existe des règles claires sur la question de la trans-inclusion. Le sexe de l’athlète qui effectue une transition doit être considéré en fonction du genre auquel il s’identifie, peu importe l’étape où il est rendu.

La présence de Jonathan posait problème. Il était un garçon dans une équipe de filles. Après consultation auprès des diverses ligues québécoises, on a fini par dire à l’équipe qui s’apprêtait à accepter Jonathan que, si elle faisait ce geste, elle devrait dorénavant se mesurer à des équipes mixtes.

À Ringuette Québec, comme dans les autres provinces, les filles doivent jouer avec des filles, les garçons doivent jouer avec des garçons et les équipes mixtes doivent affronter des équipes mixtes. Le hic, c’est qu’il n’y a pas de garçons dans les équipes de ringuette au Québec, à part quelques-uns dans les sections Moustique et Novice.

Pourquoi ? Parce qu’on n’encourage pas les garçons à pratiquer ce sport pourtant excitant. « Chaque fois qu’ils font des séances d’information pour attirer de nouveaux membres, tout est fait en fonction des filles, m’a expliqué Jonathan. Ils veulent juste attirer les filles. »

Sa mère abonde dans le même sens. « Au Québec, la ringuette est perçue et traitée comme un sport exclusivement féminin. »

J’ai tenté de parler à Jocelyne Fortin, présidente de Ringuette Québec. C’est plutôt Florent Gravel, le porte-parole de l’association québécoise, qui m’a rappelé. Il m’a expliqué qu’il y a bel et bien trois divisions à Ringuette Québec : filles, garçons et mixte. Mais que l’absence de joueurs masculins empêche les deux dernières divisions d’évoluer.

Je lui ai fait remarquer que sur le site de Ringuette Québec, la lecture de la politique et des règlements donne carrément l’impression que nous sommes en face d’un sport exclusivement féminin.

« On n’a aucun problème avec le sexe, la religion ou la couleur, a ajouté M. Gravel. Mais pour participer aux championnats provinciaux, il faut qu’une équipe se mesure à une équipe similaire. »

C’est la deuxième fois en quelques semaines que le cas d’un joueur trans fait surface à Ringuette Québec. À la fin janvier, la CBC a parlé du cas de Dawson Ovenden-Beaudry. Son histoire ressemble en tout point à celle de Jonathan.

Malheureusement pour eux, parce qu’ils ont pris une décision importante dans leur vie, ils doivent maintenant jouer avec des hommes. Et la seule place pour les équipes mixtes ou d’hommes, c’est dans les ligues de garage.

Florent Gravel, porte-parole de Ringuette Québec

La mère de Jonathan, Martine, m’a montré la mise en demeure envoyée à Ringuette Québec. La lettre n’a eu aucun effet. Elle m’a aussi fait suivre les politiques des associations de ringuette de l’Alberta, du Manitoba, de la Colombie-Britannique, de l’Île-du-Prince-Édouard et d’autres provinces canadiennes. Conclusion : le Québec a un énorme rattrapage à faire. Nous sommes à l’âge de pierre.

Dans les autres provinces, il est clair que les garçons sont les bienvenus. Cela fait en sorte que de plus en plus de garçons (environ 700) s’adonnent à ce sport ailleurs au pays.

À Ringuette Québec, où le terme « joueuses » apparaît partout dans les documents, on trouve que les garçons jouent « trop dur ». Une tentative a été faite il y a quelques années pour intégrer des garçons et on a préféré y renoncer. « C’était tellement violent que les arbitres ne voulaient plus arbitrer, dit Florent Gravel. On a perdu le contrôle de certains matchs. »

Jonathan n’est pas de cet avis. « J’ai déjà joué dans une équipe mixte qui ne fait pas partie de Ringuette Québec et les filles étaient plus rough que les gars. »

Vous me direz que cette affaire est minuscule et que Jonathan devrait se trouver un autre « sport de gars ». Après tout, c’est ce qu’il est maintenant.

Mais cette histoire soulève des questions fort pertinentes sur la mixité et l’inclusion de la diversité sexuelle dans les sports. Et aussi sur la place des personnes trans dans cet univers hautement hiérarchisé en fonction du rendement et de la force physique.

En attendant que Ringuette Québec plonge dans le XXIe siècle, Jonathan pratique son sport préféré avec une ligue de garage qui accueille les garçons… et les filles.

En préparant cette chronique, un truc m’est revenu à l’esprit. Vous avez peut-être entendu parler du dérapage (le mot est faible) de Marie-Chantal Toupin à l’émission Big Brother Célébrités. La chanteuse a traité Varda Étienne et Richardson Zéphir de « babines » et la drag queen Rita Baga d’« estie de ringuette ».

J’ai demandé à mon collègue Hugo Dumas, qui suit la chose assidûment, si l’insulte « ringuette » est liée au sport du même nom. Hugo m’a confirmé que oui.

Pour certains, la ringuette est un sport de filles. Et ce sport de filles est devenu une insulte qui remplace fifi, tapette ou moumoune !

Âge de pierre, vous dis-je !