Portrait du juge Louis Dionne, nommé responsable de l'enquête du gouvernement

Publié le 10 févr. 2021
Denis Lessard
Denis Lessard La Presse

(Québec ) À l’automne 2010, la commission Bastarache tournait au vaudeville. Elle devait mettre en lumière les interventions partisanes dans le processus de nomination des juges sous Jean Charest. Ex-ministre de la Justice, Marc Bellemare soutenait que les bailleurs de fonds du Parti libéral du Québec tiraient les ficelles.

Tout le monde s’agitait autour d’un carton sur lequel, avec différents stylos, à différents moments, MBellemare avait noté ces interventions irrégulières. On avait même fait comparaître un spécialiste en encre, pour éclairer l’historique de ce troublant document.

Le roi Pétaud n’avait pu venir témoigner. En revanche, MLouis Dionne, nommé trois ans plus tôt premier directeur des poursuites criminelles et pénales, était venu remettre les pendules à l’heure. Il avait été sous-ministre à la Justice sous Marc Bellemare. Jamais il n’avait subi de pression de bailleurs de fonds libéraux. Jamais le ministre ne lui en avait touché mot.

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Le juge Louis Dionne mènera l’enquête dans l’affaire Camara.

Preneur de notes un peu maniaque, il enregistrait jusqu’aux états d’âme de son patron.

Ainsi, en février 2004, le ministre Bellemare lui avait signifié des « inquiétudes » quant à la confidentialité des listes restreintes de candidats aptes à la magistrature. Fin de l’épisode.

« Il avait toujours avec lui ses cahiers noirs dans lesquels il notait tout ce qu’on lui disait, en ajoutant, à la blague, qu’il conservait tout, et que cela pourrait ressortir un jour », se souvient, amusé, MPierre Moreau, ex-ministre qui a côtoyé Louis Dionne à la Sécurité publique.

À la Commission, on avait aussi appris que le ministre Bellemare s’était opposé à la nomination de Louis Dionne comme sous-ministre à la Justice. André Dicaire, secrétaire général du gouvernement de l’époque, avait dû l’imposer à l’impétueux Bellemare, le seul probablement à s’être opposé à MLouis Dionne.

Le gouvernement Legault a annoncé mardi qu’il avait choisi Louis Dionne pour faire la lumière sur l’arrestation et la mise en accusation de Mamadi III Fara Camara. « Peu de gens au Québec cumulent une connaissance des enquêtes policières et une expérience de l’univers du DPCP », a souligné François Legault. Un avis partagé par ceux qui ont côtoyé Louis Dionne à la Sûreté du Québec, à la Sécurité publique, puis à la Justice. Son rapport est attendu en septembre.

Des génératrices

Louis Dionne, au milieu des années 1980, était un des responsables du Bureau de lutte aux produits de la criminalité (BLPC), au ministère de la Justice. Il était alors le patron de MJacques Dupuis, qu’il allait suivre comme ministre 20 ans plus tard.

Ex-sous-ministre à la Justice, Mario Bilodeau se souvient bien de cette période ; il avait nommé Louis Dionne au BLPC, qu’il venait de mettre en place. À l’époque de la crise du verglas, Louis Dionne avait la main haute sur le matériel saisi par la police. Avec l’appui du patron civil de la SQ, Guy Coulombe, il avait décidé d’envoyer aux municipalités privées d’électricité en Montérégie les puissantes génératrices saisies dans les serres illicites où l’on faisait pousser du cannabis !

Après l’épisode Bellemare, Louis Dionne devient sous-ministre à la Sécurité publique, à la demande de son ancien collègue Jacques Dupuis. « Louis Dionne va accomplir ce mandat avec la plus parfaite indépendance, il est droit comme une barre et ne fera jamais de compromis là-dessus », soutient Jacques Dupuis. « C’est une excellente nomination, il a connu les deux réalités, police et Couronne, il a le jugement nécessaire et c’est un bourreau de travail », renchérit Mario Bilodeau.

Son sens de la discipline a une source. Ex-militaire, il a longtemps conservé un lien avec l’Armée canadienne, comme réserviste. Il a été commandant des Voltigeurs de Québec, au début des années 1990. Il a quitté la réserve en 2001, avec le grade de lieutenant-colonel.

En 2007, Louis Dionne a été nommé à la tête du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Jacques Dupuis se souvient bien de cette période. La mort de Fredy Villanueva risquait d’entraîner une crise majeure à Montréal-Nord. Le DPCP avait statué qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre les policiers. Jacques Dupuis annonce la tenue d’une enquête publique et Louis Dionne consent à expliquer publiquement les raisons qui ont conduit à la décision de la Couronne.

« Montréal-Nord risquait d’être à feu et à sang. Il avait été courageux là-dedans, c’est rare que le DPCP explique les raisons qui l’ont amené à sa décision. Il a toujours eu le sens de l’État », se rappelle Jacques Dupuis.

Mais deux ans plus tard, Louis Dionne a fait un autre geste inusité ; il s’est délesté du dossier d’abus de confiance de la lieutenante-gouverneure Lise Thibault. La Cour du Québec – le juge Pierre Verdon – avait eu à trancher et avait retenu six chefs d’accusation.

Conflit difficile

C’est aussi au DPCP que Louis Dionne a connu des heures plus difficiles. En grève, les 450 procureurs de la Couronne ont réclamé le départ de ce patron avec qui « le lien de confiance était brisé ». Il a refusé la démission de 28 procureurs-chefs qui voulaient signifier leur solidarité. Il a alors essuyé des critiques du monde politique – la chef péquiste Pauline Marois et le solidaire Amir Khadir ont mis en doute son impartialité. Une loi spéciale a forcé le retour des avocats. Ironiquement, cette grève a mis nez à nez MDionne et Sonia LeBel, future ministre de la Justice qui était à l’époque secrétaire de l’Association des juristes. Cela est connu seulement de ses proches, mais il est sorti blessé de cet affrontement ; un de ses meilleurs amis, MClaude Charland, avait pris fait et cause pour les grévistes.

Au DPCP toujours, Louis Dionne a été montré du doigt : les enquêteurs mécontents de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) l’ont accusé de faire traîner les enquêtes délicates ayant des ramifications politiques. L’empressement démontré par le DPCP à autoriser des poursuites depuis peut donner à penser que sa prudence était de bon aloi. Tout de suite après l’affrontement avec les procureurs, trois ans avant la fin de son mandat à la tête du DPCP, Dionne a été nommé juge à la Cour du Québec, à la Chambre criminelle, puis à la Cour supérieure au début de 2013.