(Québec) La capitale s’agite depuis quelques jours autour d’une question qui peut paraître simple mais ne l’est apparemment pas : où se trouve donc son centre-ville ?

Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

La question se pose dans les plus hautes sphères de la politique, des banquettes du gouvernement jusqu’à l’hôtel de ville, depuis que le premier ministre a accusé le projet de tramway de desservir essentiellement le centre-ville.

« Charlesbourg, c’est en banlieue. Cap-Rouge, c’est en banlieue », a rétorqué mardi Régis Labeaume, en référence aux stations de tramway qui sont prévues dans ces quartiers périphériques.

« On va mettre 3,1 milliards pour le tramway au centre-ville puis un petit 200 millions pour les banlieues », avait déploré M. Legault jeudi dernier

Cette sortie de du premier ministre représentait la plus récente manifestation de tiédeur du gouvernement envers ce projet pour lequel il a néanmoins réservé 1,8 milliard de dollars. Le projet de réseau structurant de 3,3 milliards ne dessert pas suffisamment les banlieues, selon la CAQ.

La réaction de l’hôtel de ville est finalement venue lors d’une conférence de presse, chiffres, cartes et tableaux à l’appui. Le premier ministre se trompe s’il pense que le tramway ne dessert que le centre-ville, soutient le maire. C’est sans compter les voies réservées et les services à la demande qui seront ajoutés dans les quartiers périphériques, précise-t-il.

Le schéma d’aménagement de la Ville indique que le centre-ville englobe la colline parlementaire et le quartier Saint-Roch. Ce schéma a été adopté par le gouvernement en février 2020, a rappelé le maire.

« Dans l’esprit de la population de Québec, les banlieues ce sont les villes fusionnées il y a 20 ans. Si vous parlez à des gens de Sainte-Foy, de Beauport, de Charlesbourg, de Sillery… ils se considéraient dans les banlieues, mais ça, ça fait 20 ans », a concédé Régis Labeaume

Le concept de centre-ville à Québec est mouvant. Et la Ville avait donc préparé deux scénarios avec une définition élargie de son centre. Le premier scénario englobe tout l’arrondissement de La Cité-Limoilou et se rend jusqu’à la rue Myrand à l’ouest. Le second va encore plus loin, jusqu’à l’autoroute Henri-IV.

IMAGE FOURNIE PAR LA VILLE DE QUÉBEC

Même avec une vision « généreuse » du centre-ville, il est faux de dire que le tramway ne se rendra pas en banlieue, selon Régis Labeaume.

Mais même avec une définition très généreuse, il est faux de dire que le tramway est un projet de « centre-ville », a martelé le maire. Ce sont 10 stations et 34 % du tracé au minimum qui se retrouvent en banlieue. C’est au bas mot 1 milliard d’investissements qui iront hors centre-ville, selon lui.

« Jamais le nord de la ville n’aura été aussi bien servi que par ce qu’on propose. S’ils ne le croient pas, qu’ils nous donnent des faits. Nous on a des faits », a insisté Régis Labeaume.

Legault invité à trancher

Le maire de Québec a dit avoir présenté son projet au caucus de la CAQ. Il explique être encore en discussion avec le ministre des Transports. Mais entre les lignes, on conçoit que c’est l’impasse.

Est-il prêt à faire des concessions ? « Il ne faut pas faire de concessions qui seraient des concessions politiques », rétorque le maire.

Il y a des changements qui peuvent être apportés basés sur la science. Mais on ne peut pas faire de concessions politiques. Il faut évacuer la politique de ça. Ça doit être basé sur la science.

Le maire de Québec, Régis Labeaume

Le gouvernement n’a pas encore expliqué dans le détail les modifications qu’il aimerait voir dans le tracé. « On aimerait bien avoir la démonstration que le projet présenté améliore de manière nette la desserte des banlieues de la ville de Québec », a répété mardi à l’Assemblée nationale le député de Charlesbourg, Jonatan Julien.

Le libéral Enrico Ciccone se demande « ce que la CAQ a derrière la tête ». « Mais on s’en doute. Ce qu’on sait, c’est que, dans le passé, le député de La Peltrie se plaisait à dire : ‘No Way Tramway’ », a lâché lors de la période de questions le député de Marquette, en référence au député caquiste Éric Caire.

L’ancien président de l’Industrielle Alliance Yvon Charest pense que le premier ministre devra intervenir pour régler l’impasse. M. Charest est l’un des nombreux hommes d’affaires de la capitale à soutenir le projet. Il est d’ailleurs porte-parole de la coalition ​J’ai ma passe.

« C’est monsieur Legault qui va devoir trancher parce que ça va être difficile aux autres de reculer sur des déclarations publiques », dit-il en entrevue à La Presse. « Le projet est bon, le tracé est bon. Il y a des gens qui voudraient qu’on rattrape 50 ans dans le temps de le dire avec un budget figé dans le béton. C’est impossible. »

Quant à la définition exacte du centre-ville de Québec, le débat est encore ouvert. L’ancien chroniqueur au Soleil Louis-Guy Lemieux s’en émerveillait il y a 30 ans.

« Québec est pleine de mystères », écrivait-il en 1992. « Comment cette ville-centre a-t-elle réussi l’exploit de ne pas avoir de centre-ville ? »