Ainsi donc, au premier visionnement, les enquêteurs n’ont pas vu « le troisième véhicule ». Et ils ont accusé Mamadi III Fara Camara, puisque toutes les circonstances jouaient contre lui. Et six jours plus tard, un enquêteur va y voir de plus près… et découvre que le faux suspect disait vrai.

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Oups…

Les erreurs judiciaires ne commencent pas autrement. Un crime grave : une tentative de meurtre sur un policier. Un suspect commode, « évident » : il vient d’être intercepté par le policier victime. Le policier est frappé par-derrière pendant qu’il retourne dresser le constat dans sa voiture : normal de soupçonner le conducteur qu’il vient d’arrêter !

Les conclusions, logiques, sont toutes faites. Et on ne veut pas les défaire.

Un enquêteur a donc décidé de visionner à nouveau la vidéo. Mais imaginons un instant qu’il n’y ait pas eu cette vidéo pour disculper Mamadi III Fara Camara, arrêté sur les lieux du crime la semaine dernière. C’était une sorte de flagrant délit, s’il fallait en croire la version officielle !

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Mamadi III Fara Camara à sa sortie du palais de justice de Montréal, accompagné de sa conjointe, mercredi

Il serait encore en prison, en train de protester de son innocence. Et bonne chance pour le procès… Il a beau être un étudiant brillant au doctorat, avoir un passé sans tache, une vie rangée, il est tout de même sur les lieux du crime, il est sorti de sa voiture… Que fait-il là, pendant qu’un policier est dans une mare de sang ?

Que serait-il arrivé sans cette vidéo ? M. Camara serait encore détenu. Peut-être jusqu’à son procès… Peut-être déclaré coupable.

Mais j’ai une autre question plus pressante : pourquoi a-t-il fallu six jours pour réanalyser cette vidéo ? Ce n’est pas comme si un témoin était surgi d’une ruelle avec une vidéo captée sur son téléphone. C’est une très officielle caméra du ministère des Transports qui a capté la scène. Des enquêteurs l’avaient regardée et n’avaient rien remarqué de louche au départ.

M. Camara a donc comparu vendredi, et ce n’est que le mercredi suivant que la procureure-chef s’est rendue à la cour pour décréter l’arrêt du processus judiciaire – le jour où devait être décidée sa mise en liberté provisoire.

D’après le peu qu’on sait, M. Camara lui-même a composé le 911 après l’agression contre le policier. Il était encore sur les lieux quand les policiers sont arrivés. Le policier était gravement blessé à la tête, il avait été désarmé et on croyait qu’il avait peut-être reçu un projectile à la tête. M. Camara n’avait pas l’arme – qu’on n’a pas retrouvée. Il n’avait pas fui. Peut-être n’en avait-il simplement pas eu le temps ? Peut-être y avait-il eu un combat ? Peut-être avait-il lancé l’arme ?

Les circonstances jouaient contre lui, puisqu’il venait d’être arrêté par le policier en question et qu’apparemment, celui-ci aurait désigné comme suspect « le dernier automobiliste arrêté » – M. Camara. Logique.

Dans les circonstances, les agents avaient de bons motifs pour arrêter M. Camara. Mais après ? Quels éléments de preuve avaient-ils pour le faire accuser ? Apparemment, il y avait toutes les circonstances au départ, et ce n’est qu’un réexamen des images qui l’a sauvé.

Si ce brillant étudiant au doctorat, au passé irréprochable et à la vie rangée n’avait pas été africain, aurait-on mieux vérifié ? Mieux écouté sa version ? Regardé la vidéo plus vite ?

Ce revirement est beaucoup trop gros pour qu’on ne pose pas carrément la question : était-ce à la tête du client ?

Pas forcément, non. Mais ça s’est vu, n’est-ce pas ?

Je ne suis pas en train de dire que les policiers ont arrêté le premier Noir au hasard. Je dis qu’une fois ce suspect objectif arrêté pour de bonnes raisons, il a fallu un très objectif élément de preuve pour qu’il soit cru et libéré.

Il va falloir rendre publique cette preuve et s’expliquer.

***

De toute manière, je ne suis pas en train de régler cette affaire, encore trop pleine de trous. J’essaie de montrer comment se fabrique une erreur judiciaire ordinaire.

Un crime sérieux. Des policiers avec de l’adrénaline au maximum : un des leurs a presque été tué. Un suspect est sur place. Il raconte une histoire bizarre. On ne va certainement pas leur reprocher de l’emmener au poste.

Car c’est une histoire bizarre, à la fin : un automobiliste se fait arrêter, mais c’est un pur inconnu passant par là qui tente de tuer le policier juste comme il a le dos tourné, juste quand il a quitté M. Camara pour retourner à sa voiture. Et pourquoi est-ce qu’un pur inconnu sorti de nulle part arrive là, frappe le policier, le désarme ? Drôle de hasard… Parlez-moi d’une personne « au mauvais endroit, au mauvais moment ». C’est un peu gros… En fait, ça ne tient pas debout.

Et pourtant, on dirait bien que c’est vrai.

Mais une fois la certitude ancrée dans l’esprit des enquêteurs, ce n’est pas évident de déconstruire cette conviction. La vérité ici est un peu trop invraisemblable, franchement incroyable… Et personne ne veut laisser courir un tueur de policier.

Les erreurs judiciaires se ressemblent souvent. Un crime qui soulève l’indignation. Un suspect logique à portée de la main. Des policiers honnêtement convaincus de leur affaire. Un peu trop convaincus… un peu trop vite. Quitte à sauter aux conclusions, à perdre leur objectivité.

Malheureusement, il n’y a pas toujours une vidéo, une trace d’ADN, un témoin de la onzième heure, un enquêteur zélé.

Il ne reste alors pour se défendre qu’un « doute raisonnable » à proposer au jury. De temps en temps, ce n’est pas inutile de se rappeler pourquoi ça existe. Et pourquoi la prudence et la réserve ont encore leur place dans le récit médiatique des affaires policières.

Ce que la justice nous a dit mercredi, c’est qu’on a accusé injustement, privé de sa liberté et sali dans les médias un innocent. Ça devrait tous nous troubler.

En plus du fait que le coupable est encore en fuite…