Il y a une dizaine de jours, j’ai contacté une douzaine de soignants travaillant dans les unités COVID et de soins intensifs d’hôpitaux de la région de Montréal. Ma demande était simple : après un quart de travail, envoyez-moi un message pour me raconter votre journée… Huit d’entre eux m’ont répondu, en m’envoyant des messages vocaux ou écrits à toute heure du jour et de la nuit, pour réfléchir sans contrainte à ce qu’ils vivent ces jours-ci.

Publié le 31 janv. 2021
Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

« C’est la fin de mon quart de travail. J’ai le même patient depuis deux jours. Mon patient est en train de mourir. »

Sam me laisse un message vocal. Infirmier depuis près de 30 ans. Aux soins intensifs, le ratio est d’un patient par infirmier ou infirmière. Je sens l’épuisement dans sa voix. Il y a des bruits derrière lui. Je pense qu’il est encore à l’hôpital.

« On a tout fait pour le sauver. On a étiré tous les traitements. Nous sommes tous épuiséééééés… »

Sam laisse traîner la dernière syllabe, il étire « épuisé » pour l’emphase, comme on s’appuie sur une rampe d’escalier pour reprendre son souffle : « On partage le deuil avec les familles. Ils s’accrochent à l’espoir qu’il y a encore quelque chose à faire. Mais il n’y a plus rien à faire. Le corps s’écroule devant nos yeux… »

Marie, infirmière : « Ces jours-ci, il y a énormément de nouveaux visages dans notre unité. Des volontaires ou bien des gens forcés de venir nous aider dans l’unité COVID-19. C’est effrayant : ils se font former en quatre jours, alors que ça prend des semaines pour nous former, d’ordinaire… »

Ginette, infirmière, elle aussi au sujet de ces recrues envoyées au front avec une formation limitée : « L’aide nous aide… à accomplir des tâches simples ! Mais on va se le dire, quand les patients sont aux soins intensifs, ils ont besoin de soins intensifs. Former une infirmière ici, c’est six semaines, minimum, sans compter les études, et l’expérience requise de deux à trois ans. Donc, nous envoyer des infirmières qui n’ont pas cette formation, ça aide, mais ça aide à moitié. »

Il est passé minuit quand Karine, inhalothérapeute, m’envoie son message : « La soirée a été très occupée. Dès que j’ai mis le pied à l’hôpital. J’ai admis trois patients en oxygénothérapie, tous en attente d’intubation. Un autre patient a alors fait un arrêt cardiaque. Nous l’avons réanimé. Sa famille nous a demandé de ne pas faire d’acharnement… Je l’ai extubé, c’est-à-dire que j’ai retiré le respirateur. »

Et le patient, là, tout de suite après, est mort.

Karine en avait plein les bras, elle est allée voir un autre patient qui avait besoin de ses soins, malade de la COVID-19. « Je devais lui parler, faire comme si je ne venais pas de voir mourir quelqu’un tout de suite après lui avoir retiré son tube. Donc, voilà, me dit-elle, c’est ma soirée. Assez intense. »

Un petit quart de huit heures, j’ai soupé en fin de soirée. Pas de salle de bain, pas d’eau. Mon visage me fait mal, à cause du N95. C’est ma réalité.

Karine

Stéphanie, infirmière, sur la pression constante et sur la mort qui rôde constamment : « Avant, je ne ramenais pas la job à la maison. Là, oui. Il y a des journées où on emballe plusieurs personnes dans des sacs mortuaires. Oui, oui, on est habituées. Mais trois, quatre patients par jour… Rendue dans ton char, tu te demandes : “Suis-je encore humaine ?” Parce que j’ai fait ça comme une automate, sans avoir de réaction. Tu te dis : “J’ai-tu encore des émotions ?” C’est beaucoup de remises en question. Je sais pas si c’est le genre de témoignages que tu voulais… »

(Réponse, Stéphanie : oui.)

Martine, infirmière : « J’ai jamais emballé autant de corps. »

Marie : « Hier a été une journée difficile. J’ai eu un patient qui exigeait beaucoup, beaucoup de soins. Un patient atteint de la COVID-19. Mais la famille appelait à répétition pour avoir des nouvelles. Tous mes collègues, je dis bien TOUS mes collègues, m’ont accostée pour me dire que la famille voulait des nouvelles de ce patient. Infirmière, inhalo, travailleuse sociale, infirmière. J’ai failli perdre patience. Le pire ? La conjointe est débarquée pendant que la famille continuait d’appeler… »

Martine : « Les familles ne comprennent pas qu’on n’a pas toujours le temps de les rappeler. Ça m’est arrivé de rentrer chez moi et de me dire : “Merde, j’ai oublié de les rappeler…” Je sais que ça cause de l’angoisse. Parfois, je me fais attaquer par les proches, le nursing, on est aussi les agents de sécurité, on doit dire aux proches que c’est l’heure de partir. J’aime pas ça. »

Sam : « Les familles ne peuvent pas venir visiter, ça les angoisse. Parfois, cette peur, cette anxiété sort tout croche. [Les proches] deviennent verbalement, même physiquement agressifs avec les équipes et… Et on comprend. On sait que ce qu’ils vivent n’est pas facile. » Sam parle longuement des familles, de leur désespoir quand il les appelle pour leur communiquer des mauvaises nouvelles : « Elles nous supplient de continuer, de continuer le traitement. »

Marie-Andrée : « On a un patient, il est en train de mourir de la COVID-19. Sa femme veut le voir. On fait des exceptions de visite pour la fin de vie. Mais… elle est hospitalisée dans un autre hôpital. Alors les infirmières, les médecins, les travailleuses sociales, on s’est mis ensemble et on a poussé sur la machine pour qu’elle soit transférée ici. Pour nous, ce n’est pas grand-chose. Mais pour cette femme, ça a quand même une signification de pouvoir dire adieu à son mari. »

L’isolement est lourd. On fait de notre mieux avec FaceTime, avec Zoom, pour que les familles puissent parler à leurs proches. La plupart du temps, ils sont intubés, sur un respirateur : on ne sait pas s’ils peuvent entendre. Mais on le fait quand même, dans l’espoir qu’ils entendent les mots de rassurance de leurs proches.

Sam

Marie-Andrée : « L’isolement crée beaucoup d’angoisse. Pour les familles, pour les malades. J’ai un patient, il n’a pas la COVID-19. Il est conscient. Il est seul. Il attend. Il n’a rien à faire. Les proches ont peur, ils appellent en panique. Des fois, ils débarquent ici. Leurs angoisses se répercutent sur nous. Ça aussi, ça devient lourd… »

Après le mot « lourd », il y a un son indéfini sur l’enregistrement. Je finis par comprendre : Marie-Andrée bâille.

Daniel, inhalothérapeute : « Mon sommeil est affecté. Une fois le quart terminé, on pense encore aux patients. La plupart vont mourir. C’est dur de penser à autre chose, même à la maison. Surtout que c’est partout dans les médias. On fait le maximum, souvent de façon futile : il y a peu d’espoir de rémission. On fait le maximum en attendant une décision raisonnable de la famille… »

J’ai demandé à Daniel ce qu’il voulait dire par « décision raisonnable de la famille ». Sa réponse : « Dans mon hôpital, la plupart proviennent d’une culture ou une religion différente. Souvent, les familles exigent de continuer les traitements alors qu’il y a peu d’espoir. C’est différent avec les familles judéo-chrétiennes. »

Ginette : « Je viens de terminer un quart de nuit, 12 heures de nuit. En commençant, j’ai appris une triste nouvelle : une collègue a démissionné. Elle venait prêter main-forte aux soins intensifs. Volontairement, dans la première vague. Obligée, dans la deuxième. Elle a posé sa candidature au privé, elle a eu le poste. La pandémie et le système public viennent à bout de nos piliers. »

Quand j’ai donné le dossier à ma collègue qui prenait le relais, elle a vu que je n’allais pas. Elle m’a demandé comment j’allais. Très belle attention. Mais il n’y a pas grand-chose à faire.

Marie

Ginette : « La banque de sang nous envoie le mauvais produit sanguin pour un même patient… Deux fois. Et le laboratoire nous envoie des résultats clairement douteux. On les contacte… On se fait raccrocher la ligne au nez. Clairement, notre département n’est pas le seul à être épuisé… »

Sam : « Mon shift est terminé. Mon patient vient de mourir. La famille est ici, anéantie. Il a été ici longtemps. Il était stable, au début, il avait le souffle court. En 24 heures, tout a dégénéré. Ces derniers temps, on l’avait vu dépérir. Ses organes ont lâché les uns après les autres. »

Ginette : « Sur ce, je vais me vautrer dans mon lit pour pouvoir affronter, ce soir, un autre quart de travail. »

Comme me dit ma psy, c’est vraiment anormal de faire face à la mort comme [on le fait]. Ça a des répercussions.

Martine

Daniel : « Mes vacances, dans quelques semaines, seront bienvenues. »

Stéphanie : « Mes trois jours par semaine sont devenus quatre, cinq jours par semaine. Tu veux pas laisser ton équipe dans le pétrin, tu rentres. On est une équipe soudée. »

Sam : « S’il y a UN point positif à tout ça, c’est qu’on a vu qui sont nos collègues, dans cette guerre. Car c’est une guerre. Ce qui nous sauve, c’est ce travail d’équipe. Les gens ont relevé le défi comme jamais. La camaraderie entre nous est probablement celle des soldats qui ont fait la guerre. »

***

Chaque infirmier, chaque infirmière, chaque inhalothérapeute m’a demandé l’anonymat. Ils savent que s’ils parlent à visage découvert, ils auront leur CISSS ou leur CIUSSS dans les culottes et qu’ils risquent des mesures disciplinaires pour avoir osé parler.