Le discours entourant l’importance de « manger local » se heurte rapidement à notre réalité nordique. Mais en plein cœur de l’hiver, de plus en plus de producteurs maraîchers québécois s’aventurent à cultiver des légumes biologiques dans la terre, sous des abris, avec très peu de chauffage, voire aucun.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Dehors, le mercure a plongé plusieurs degrés en-dessous zéro. Charlotte Giard-Laliberté soulève une immense couverture blanche. Sous cette bâche de textile isolant, un tableau foisonnant se révèle : des épinards, des bok choy, de la laitue et de la roquette. Malgré le froid polaire qui s’est installé sur le Québec, ils poussent à même le sol, dans une serre qui n’est pas chauffée.

« C’est le chaînon manquant de l’alimentation locale, explique l’agronome. Il y a des purs et durs qui vont juste manger des patates et des navets l’hiver, mais c’est quand même le fun d’avoir de la verdure, surtout quand elle est produite avec peu ou pas de chauffage. »

Charlotte Giard-Laliberté est chercheuse au Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique et de proximité (CETAB+), rattaché au cégep de Victoriaville. C’est la responsable de la « vitrine technologique sur la culture de légumes de climat frais sous abris ».

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Claudia Thibodeau, technicienne en agriculture nordique, et Charlotte Giard-Laliberté, chercheuse au Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique et de proximité (CETAB+)

Il s’agit du premier projet de recherche appliquée financé par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) sur l’agriculture maraîchère d’hiver.

Cet investissement coïncide avec la volonté du gouvernement Legault d’accroître l’autonomie alimentaire du Québec de 10 %, notamment en doublant la superficie des serres d’ici cinq ans.

Lors du dévoilement de sa stratégie des serres, à la fin de novembre, le gouvernement Legault a annoncé que les agriculteurs qui voudront utiliser cette approche – qu’ils ont baptisée « grands tunnels » – pourront recevoir une aide financière allant jusqu’à 60 000 $ pour se procurer les équipements nécessaires.

« De plus en plus, les producteurs sont intéressés et veulent développer cet aspect-là de leur production, explique Mme Giard-Laliberté. C’est une façon écologique de s’alimenter en hiver. »

Du Maine au Québec

L’agriculture hivernale a été développée dans le nord-est des États-Unis par Eliot Coleman, personnage culte de l’agriculture naturelle à petite échelle. Son ouvrage, The Winter Harvest Handbook, publié en 2009, est considéré comme la Bible des agriculteurs qui voudraient se lancer dans l’aventure d’une production sur quatre saisons.

Petit à petit, l’idée a traversé la frontière et s’est frayé un chemin jusque dans les fermes du Québec. Mais plusieurs questionnements particuliers à notre terroir demeurent en suspens.

« Certains producteurs ont leurs calculs à eux, mais on n’a pas encore d’idée ou de consensus dans la communauté agricole à savoir quand tu plantes une culture en octobre dans une serre non chauffée, quand tu vas pouvoir la récolter et combien de coupes tu vas pouvoir faire », explique Mme Giard-Laliberté.

L’an prochain, l’expérience sera répétée avec les mêmes légumes-feuilles dans une serre chauffée à 5 degrés Celsius.

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L’agronome Charlotte Giard-Laliberté

Amortir le coût d’une serre avec autre chose qu’une culture verticale très payante comme la tomate ou le poivron, c’est difficile. Il y a toute une question économique derrière ça et c’est, entre autres, le but de notre projet. Évaluer la rentabilité d’un chauffage minimal, c’est la question que tous les producteurs me posent.

Charlotte Giard-Laliberté

« À quel point on va gagner du rendement ? À quel point on va rentabiliser le coût de l’énergie, à quel point ça vaut la peine ? C’est une interrogation à laquelle les producteurs n’ont pas de réponse et qui les freine à se lancer », dit Mme Giard-Laliberté.

Chauffées à 2 degrés

Des céleris, des rabioles, des rapinis, du chou frisé (kale), de la bette à carde : 20 légumes différents poussent dans les trois serres froides de la ferme Coq à l’âne de Bury, en Estrie. Une diversité étonnante pour des serres chauffées à seulement 2 degrés Celsius afin d’éviter le gel la nuit.

Frédéric Verville et Marilyn Ouellet vivent le calendrier typique de l’agriculteur (travail sans relâche l’été, vacances l’hiver) à l’envers. Même si c’est leur première année en culture hivernale, ils ont désormais décidé d’offrir leurs paniers biologiques l’hiver seulement.

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Frédéric Verville et Marilyn Ouellet

« L’idée, c’est de ralentir en été et de mieux utiliser notre temps durant l’hiver, explique Frédéric Verville. On avait beaucoup de temps en hiver et on se tournait un peu les pouces alors que l’été, c’est vraiment intense. C’est stressant, surtout avec la météo qui devient de plus en plus extrême. »

La serre est chauffée avec les surplus d’énergie de la chaudière de la maison du couple qui fonctionne à la biomasse.

« Deux degrés, ce n’est pas chaud, mais c’est suffisant. C’est sûr que ça ne pousse pas très vite, mais le facteur limitant, ce n’est pas tant la chaleur que la lumière, étant donné qu’il y a beaucoup moins de soleil. Mais ça pousse quand même, c’est étonnant », ajoute Frédéric Verville, qui possède une maîtrise en agronomie.

Il y a des choses qu’on a récoltées en décembre qu’on a déjà récolté de nouveau en janvier.

Frédéric Verville

Membres du réseau des Fermiers de famille, le couple a véritablement ressenti l’engouement envers l’achat local engendré par la pandémie.

« On ne fournit pas. On a rempli nos abonnements de paniers d’hiver en un mois. On aurait pu en prendre beaucoup plus. On refuse énormément de propositions de mise en marché parce que la demande est vraiment forte », explique Marilyn Ouellet.

Chauffées de 3 à 5 degrés

Le quatuor derrière Le Jardin des Funambules, en Estrie, s’est aussi lancé cette année dans un projet de serres froides.

« On dirait qu’il y a vraiment eu une poussée cette année pour l’agriculture hivernale », remarque Vincent Lafleur-Michaud, l’un des copropriétaires de la ferme avec sa conjointe et un autre couple.

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Vincent Lafleur-Michaud récolte du céleri.

« Depuis la publication du livre d’Eliot Coleman, c’est un sujet qui est toujours présent dans nos discussions, mais on n’était jamais rendus là, parce qu’il fallait apporter notre entreprise à un certain stade de maturité », ajoute-t-il.

Dans le cadre de son projet de recherche, Charlotte Giard-Laliberté fera aussi une étude de cas au Jardin des Funambules. Elle va suivre l’évolution des rendements selon les températures mesurées dans les serres.

Une variété étonnante

  • Même s’il s’agit de sa première saison d’agriculture hivernale, Frédéric Verville, de la ferme du Coq à l’âne de Bury, a décidé de tester 20 variétés de légumes, avec des résultats très concluants. « En ce moment, il y a juste les laitues qui ne vont pas bien », dit-il.

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    Même s’il s’agit de sa première saison d’agriculture hivernale, Frédéric Verville, de la ferme du Coq à l’âne de Bury, a décidé de tester 20 variétés de légumes, avec des résultats très concluants. « En ce moment, il y a juste les laitues qui ne vont pas bien », dit-il.

  • Frédéric Verville et Marilyn Ouellet ont aussi planté des mini-brocolis.

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    Frédéric Verville et Marilyn Ouellet ont aussi planté des mini-brocolis.

  • Mélisandre Leblanc, du Jardin des Funambules, récolte des tiges de bette à carde.

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    Mélisandre Leblanc, du Jardin des Funambules, récolte des tiges de bette à carde.

  • Frédéric Verville récolte des feuilles de mizuna, une sorte de chou japonais.

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    Frédéric Verville récolte des feuilles de mizuna, une sorte de chou japonais.

  • Vincent Lafleur-Michaud inspecte des feuilles de kale.

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    Vincent Lafleur-Michaud inspecte des feuilles de kale.

  • Lorsqu’une serre n’est pas chauffée, comme celle-ci au CETAB+, à Victoriaville, plusieurs couches de couvertures de textile sont nécessaires pour maintenir les cultures au-dessus du point de congélation la nuit ou par temps très froid.

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    Lorsqu’une serre n’est pas chauffée, comme celle-ci au CETAB+, à Victoriaville, plusieurs couches de couvertures de textile sont nécessaires pour maintenir les cultures au-dessus du point de congélation la nuit ou par temps très froid.

  • Des épinards poussent sous la couverture flottante. L’épinard est le légume qui résiste le mieux au froid.

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    Des épinards poussent sous la couverture flottante. L’épinard est le légume qui résiste le mieux au froid.

  • À Victoriaville, la technique des tunnels froids est aussi étudiée. Des légumes y ont été récoltés jusqu’en décembre.

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    À Victoriaville, la technique des tunnels froids est aussi étudiée. Des légumes y ont été récoltés jusqu’en décembre.

  • Preuve que les épinards résistent exceptionnellement bien au froid : en plein cœur de janvier, ils vivent toujours sous ce tunnel froid dans un champ couvert de neige.

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    Preuve que les épinards résistent exceptionnellement bien au froid : en plein cœur de janvier, ils vivent toujours sous ce tunnel froid dans un champ couvert de neige.

  • Le Hon Tsai Tai, un brocoli asiatique, est cultivé dans les serres de la ferme Coq à l’âne de Bury, en Estrie.

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    Le Hon Tsai Tai, un brocoli asiatique, est cultivé dans les serres de la ferme Coq à l’âne de Bury, en Estrie.

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« Ça va apporter beaucoup de clarté, de réponses et de pistes de solution. […] Pour les nouveaux producteurs qui vont vouloir démarrer, au moins, il va y avoir une référence. Je trouve que pour nous, c’était plate d’avoir des références américaines juste dans un livre. »

Mesclun, oignons verts, céleri, chou kale, épinards : une douzaine de cultures se dressent dans quatre de leurs cinq serres dotées d’un système alimenté au propane, mais chauffées à des températures allant de 3 à 5 degrés.

« Je ne suis pas intéressé par l’agriculture hivernale qui consiste à chauffer des serres à 20 degrés Celsius, à utiliser de la lumière artificielle et à produire des plantes tropicales. Ça, pour moi, c’est aller de l’autre bord de mes valeurs et ça me fait un peu peur que ce soit ça qu’il se passe avec les subventions qui arrivent », souligne M. Lafleur-Michaud au sujet de la stratégie d’aide financière du gouvernement Legault, dotée d’un budget de 91 millions de dollars, qui vise aussi les grands complexes serricoles et les serres de moyenne taille.

« Il y a quand même des nuances à apporter lorsque l’on amène l’idée de manger local. Produire localement des plantes relativement en saison, c’est-à-dire des plantes qui résistent bien au froid, c’est ce qui manque dans le discours de toute cette promotion récente que l’on voit. »