La maison de soins palliatifs pédiatriques Le Phare Enfants et Familles, située dans le quartier Rosemont à Montréal, s’approche « dangereusement » d’une rupture de services. Plus du tiers du personnel soignant a quitté la ressource depuis le début de la deuxième vague de la pandémie pour rejoindre les agences de placement ou le secteur public, où les « primes COVID » sont alléchantes.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« C’est un appel à l’aide qu’on lance. »

Le directeur général adjoint, Adam Mongodin, n’ose pas imaginer la suite si Le Phare n’arrive pas à pourvoir les postes vacants.

« La fin de vie, on ne peut pas la remettre », lâche-t-il, le cœur lourd.

Le Phare offre des soins palliatifs pédiatriques ainsi qu’un service de répit aux familles. La ressource peut accueillir jusqu’à 12 enfants et leurs proches. Mais depuis l’automne, on peine à garder la tête hors de l’eau.

« On est restés ouverts depuis le début de la pandémie, mais maintenant, on fait face à une situation qui est vraiment préoccupante », explique M. Mongodin. « Il nous manque 26 % [de nos effectifs réguliers] et cela nous rapproche dangereusement du bris de services en soins palliatifs pour les enfants et leurs familles », a-t-il ajouté.

Le Phare recherche activement quatre infirmières et autant de préposés pour combler ses besoins. « Ça peut paraître banal, mais pour nous, c’est [le quart] de notre personnel », a illustré l’infirmière-gestionnaire des soins et services, Mélissa Godin.

Il faut comprendre qu’en quelques mois, l’organisme a perdu 13 des 33 membres de son personnel soignant. Ils sont parvenus à dénicher cinq recrues. « Mais là, on n’a pas de CV, on n’a pas d’infirmières qui appliquent […], même les agences [privées de placement] n’ont plus personne à nous offrir », s’inquiète Mme Godin.

Le week-end dernier, le service de répit a été maintenu « par la peau des fesses » parce qu’une infirmière a accepté de faire le quart de nuit.

PHOTO MIKAËL THEIMER, FOURNIE PAR LE PHARE

Le Phare, situé à Montréal, offre des soins palliatifs pédiatriques ainsi qu’un service de répit aux familles.

« Ça implique du temps supplémentaire obligatoire ou de refuser des enfants. Et… je ne veux même pas le nommer parce qu’on ne veut pas se rendre là. C’est comme un choix impossible à faire », ajoute-t-elle.

« Les [employés en place] donnent de leur temps, font volontairement des heures supplémentaires, on sait que ce n’est pas viable à long terme. »

« Victime collatérale »

Le Phare estime être « une victime collatérale » de la pandémie de COVID-19 alors que l’on s’arrache la main-d’œuvre partout dans le réseau de la santé. « C’est une situation inusitée », assure Adam Mongodin. « Il y a beaucoup de mouvement : départs vers les agences, vers les CIUSSS, retours aux études », énumère-t-il.

« Le climat de recrutement, les primes qui sont beaucoup plus agressives… On va vraiment chercher [le personnel]. On a des infirmières qui se font approcher par les CIUSSS directement sur leur page LinkedIn. Ce n’est pas rien », ajoute-t-il.

On est dans un univers où l’effort de guerre touche tout le monde et nous, on fait partie des victimes collatérales.

Adam Mongodin, directeur général adjoint, Le Phare

La maison de soins palliatifs pédiatriques offre à son personnel soignant un salaire équivalent à celui du réseau public, mais il est difficile de faire concurrence aux primes COVID – qui peuvent atteindre quelques centaines de dollars par semaine selon l’endroit – mises en place par le gouvernement Legault pendant la pandémie.

L’offensive pour recruter des préposés aux bénéficiaires en promettant une formation rémunérée et un salaire à la clé de 26 $ l’heure a aussi ses effets, tout comme les incitatifs pour dénicher des infirmières et des étudiantes.

PHOTO MIKAËL THEIMER, FOURNIE PAR LE PHARE

Le Phare peine à recruter du personnel depuis le début de la pandémie, notamment en raison des primes COVID difficiles à égaler.

Le contexte est absolument exceptionnel, et M. Mongodin le sait bien. « Chacun fait ce qu’il peut. […] C’est complexe pour tout le monde », dit-il. Le Phare propose aux établissements de santé d’envisager par exemple « un prêt » de ressources pour leur permettre de maintenir leurs services en place.

« Si on se prépare à accueillir des adultes en pédiatrie, il semble raisonnable d’assurer la coordination des ressources pédiatriques pour assurer les services en soins de fin de vie », souligne le directeur, faisant allusion au fait que le CHU Sainte-Justine se prépare à accueillir des patients adultes atteints de la COVID-19.

Une ressource essentielle

Riad Terki est le père d’Ilyan, 4 ans. Ilyan souffre de la maladie de Hunter, une maladie dégénérative. La semaine dernière, Le Phare a dû annuler le répit prévu pour Ilyan et sa famille, le temps d’un week-end, faute de ressources. « Décembre, janvier… Ç’a été très difficile avec la COVID », relate M. Terki en entrevue.

La pandémie a provoqué bien des remous dans la situation familiale de M. Terki, travailleur autonome. Il a fallu augmenter la fréquence des répits au Phare. Ilyan demande des soins constants.

Je ne me vois pas vivre sans Le Phare, c’est un service essentiel pour nous, ma conjointe et moi.

Riad Terki

« Ça nous apporte un repos, une tranquillité. Je sais qu’il est bien entouré quand il est là, qu’il a une infirmière avec lui tout le temps, et qu’il est heureux parce qu’ils font une foule d’activités. Pour les enfants comme Ilyan, chaque petit moment de bonheur est important et je sais qu’il en vit au Phare », confie-t-il.

Si la pénurie de main-d’œuvre persiste, ce sont les répits comme ceux offerts à M. Terki qui seraient amputés en premier pour privilégier les soins palliatifs.

« Pendant les Fêtes, on s’est retrouvé dans une situation extrêmement proche du bris de services avec les familles [en répit], mais aussi avec un enfant en fin de vie qui est décédé quelques jours après le jour de l’An. Une rupture de services aurait été catastrophique pour la famille de l’enfant », indique M. Mongodin.

« On ne peut pas vivre comme ça. On sait que la pandémie va durer encore et ce climat de mouvement [de personnel] aussi. On ne peut pas raisonnablement tenir l’organisation, et c’est pour ça qu’on fait cet appel, plaide-t-il. Il nous en manque peu pour préserver ce service nécessaire et essentiel. »