Le dimanche 17 janvier, Anne-Laure Jousse s’est rendue à la pharmacie Jean Coutu de son quartier pour y acheter une carte de condoléances. On le sait, on trouve de tout, chez Jean Coutu, en plus des médicaments : des balais, des chocolats, des éponges à récurer et même, oui, des cartes de condoléances.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Mais quand Mme Jousse passe à la caisse du Jean Coutu de l’avenue du Mont-Royal au coin de la rue de Lanaudière, il y a un os.

« Je ne peux pas vous vendre la carte, lui dit la caissière.

— Ah bon, pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas un produit essentiel. »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Anne-Laure Jousse devant la succursale de Jean-Coutu à l’angle de l’avenue du Mont-Royal et de la rue de Lanaudière

Mme Jousse, qui avait momentanément oublié le mur de Berlin artificiel qui trace la frontière entre ce qui est essentiel et non essentiel dans le commerce en ces temps d’urgence sanitaire, a entrepris de parlementer avec la caissière. Elle a fait remarquer à la caissière que les gens continuent de mourir, même en temps de pandémie…

Désolée, je ne peux pas, a encore répondu la caissière. La gérante s’est pointée à la caisse, Mme Jousse a réitéré son désir d’acheter cette carte de condoléances pour signifier à la famille du défunt son soutien et son amitié.

« On ne peut pas vendre de cartes de souhaits, a répondu la gérante.

— Vous ne pouvez pas faire une petite exception ? », a demandé Anne-Laure Jousse.

Réponse de la gérante : « Ce qu’on peut faire, c’est vous la livrer en point de cueillette en passant par les cosmétiques, a expliqué la gérante. Vous sortez du magasin, vous nous appelez, vous payez par téléphone et on vient vous la livrer sur le trottoir devant le magasin… »

Si vous vous dites, à ce point de la chronique, « mais c’est une blague ? », rassurez-vous, vous n’êtes pas seul, puisque c’est exactement ce que s’est dit Anne-Laure Jousse, à la caisse du Jean Coutu : « C’est une blague ? »

Réponse de la gérante : « Non. »

***

À ce point du récit, il est possible que le lecteur de bonne foi de cette chronique se dise que j’invente tout cela, ainsi je tiens à le rassurer. J’ai soumis le récit de Mme Jousse à Jean Coutu – enfin, pas à M. Jean Coutu lui-même, mais à la direction des communications de la chaîne qui porte son nom – et en effet, m’a-t-on répondu, c’est conforme à la réglementation en vigueur actuellement au Québec…

Bon, je vous jure que ce n’est pas une chronique pour critiquer qui que ce soit.

C’est une chronique pour laisser une trace, une trace de ce que la pandémie a entraîné. La pandémie a entraîné des sacrifices, des souffrances, des épiphanies, des dépenses, des occasions transformatrices. Tout cela est documenté. Il faut aussi documenter les absurdités causées par la pandémie…

Certains diront que le gouvernement devrait s’empresser de permettre la vente de cartes de souhaits, que les anniversaires, les naissances et les décès – particulièrement les décès – ne prennent pas de répit pendant cette foutue pandémie…

Je comprends.

Mais la liste des absurdités créées par la distinction essentiel/non essentiel est tout simplement trop longue pour les corriger à la pièce.

Je comprends la logique derrière cette décision : donner le moins de raisons possible au citoyen de sortir de chez lui. Je comprends aussi l’injustice du printemps : le magasin de souliers, fermé-confiné, ne pouvait pas vendre de souliers… pendant que Walmart en vendait.

D’où cette liste : voici ce qui est essentiel et voici ce qui ne l’est pas, séparés par un mur de Berlin arbitraire qui va forcément imposer des adjectifs dérivés de Kafka. Après, on pourrait faire une télésérie juste sur les absurdités créées par ces distinctions forcément arbitraires, chacun a son histoire d’absurdité…

Je peux être dans le champ, il arrive que je le sois, mais c’est un problème sans solution simple.

La solution, c’est la fin de la pandémie.

Et même ça, on le sait, ce n’est pas simple.

Au moins, le Canadien va bien…

***

Après s’être fait confirmer que cette « procédure » n’était pas une blague, qu’elle devait vraiment sortir de la pharmacie pour commander au téléphone ce qu’elle ne pouvait pas acheter séance tenante, Anne-Laure Jousse est sortie de la pharmacie avec ce que j’imagine être un soupir de découragement long comme la ligne orange du métro de Montréal…

Elle a marché quelques instants, puis elle a appelé le rayon des cosmétiques de la pharmacie Jean Coutu qu’elle venait de quitter.

« Ce sera 9 $, lui a dit la caissière des cosmétiques.

— Neuf dollars pour une petite carte, vous êtes sûre ?

— Si vous ne voulez pas l’acheter, pas de problème…

— Non, j’ai déjà fait beaucoup de chemin pour cette carte, je vais la prendre… »

Mme Jousse a donné son numéro de carte de crédit à la fille des cosmétiques, qui lui a alors demandé de la rappeler quand elle serait à la porte du magasin.

« Mais je suis à 100 mètres du magasin…

— La procédure, c’est de rappeler quand on est devant le magasin. »

Anne-Laure Jousse est retournée vers la pharmacie. Et là, devant la porte, dans le respect absolu de la « procédure », Anne-Laure Jousse a appelé le rayon des cosmétiques du Jean Coutu pour signifier qu’elle était là et prête à prendre possession de cette foutue carte de condoléances.

Peu après, la caissière est sortie avec ses petites chaussures à talon, les deux pieds en plein dans la sloche, pour lui remettre sa carte de condoléances et le reçu de caisse…

Quelques jours plus tard, relatant cette saga, Anne-Laure Jousse était encore perplexe : « Je n’ai pas encore trouvé l’adjectif pour décrire cette scène. »