Il y aura 25 ans le 29 janvier, Lucien Bouchard est devenu premier ministre du Québec. Coïncidence, le 11 janvier dernier marquait le 20anniversaire de sa démission. Un parcours étonnant. Comme leader souverainiste, il sera confronté à un cul-de-sac. Mais M. Bouchard, plutôt conservateur, aura aussi dirigé un des gouvernements les plus progressistes de l’histoire récente du Québec.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Au lendemain d’une défaite référendaire crève-cœur, M. Bouchard avait envisagé de retourner à l’exercice du droit, se souvient Gilbert Charland, son chef de cabinet au Bloc québécois puis à Québec. La démission inattendue de Jacques Parizeau change la donne. Dans les heures suivant le discours controversé de M. Parizeau, Bernard Landry et Pauline Marois s’informent pour savoir si M. Bouchard veut venir à Québec. Ils rentreront dans le rang. Il n’y aura pas de course à la direction du Parti québécois – M. Bouchard se retrouve immédiatement premier ministre.

« La popularité de Bouchard était stratosphérique. Pour tous les péquistes, Bouchard était le ticket vers l’indépendance, c’était l’espoir d’un référendum gagnant », se souvient Jean-François Lisée, passé du cabinet de Jacques Parizeau à celui de Lucien Bouchard. M. Lisée favorisait un référendum rapide. « La douleur liée au déficit zéro chez nos partenaires nous a fait perdre cet élan apparu avec le match nul du référendum de 1995 », analyse-t-il.

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Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, en mai 1995, quelques mois avant le référendum du 30 octobre

Pour Lucien Bouchard, une nouvelle défaite était impensable, d’où la formule, apparue en 1998, des « conditions gagnantes » avant un autre référendum, du grain à moudre pour faire patienter les militants.

Première douche froide, aux élections de l’automne 1998, le chef libéral Jean Charest obtient plus de voix que Lucien Bouchard, pourtant au sommet de sa popularité après la crise du verglas. Deuxième gifle, à l’automne 2000, les libéraux de Jean Chrétien recueillent plus de votes au Québec que le Bloc québécois. L’avenir référendaire paraît à tout jamais cadenassé.

Le gros déclic, c’est le résultat de ces élections fédérales. Il m’avait dit le lendemain matin : “Comment pourrais-je négocier avec Chrétien ? Je n’ai plus aucun rapport de forces.”

Gilbert Charland, ancien chef de cabinet de Lucien Bouchard

Pierre Boileau, ex-directeur du PQ, l’accompagnait en région dans les mois précédant sa démission. « Il faisait des discours souverainistes qui n’avaient aucun écho. Les médias n’en retenaient rien. Il en était découragé, sentait qu’il n’était plus capable de faire lever l’option souverainiste. »

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Lucien Bouchard et Jean Charest, lors d’un débat en novembre 1998

Hubert Thibault, chef de cabinet à compter de l’automne 1996, rappelle l’obsession de Lucien Bouchard pour l’équilibre des finances publiques, passage obligé, selon lui, pour relancer le débat constitutionnel. Dès décembre 1995, il avait annoncé que la cible du déficit zéro s’imposait. Devenu premier ministre, il s’était vite rendu à New York rencontrer les analystes des maisons de crédit. La décote paraissait irréversible à moins d’un redressement titanesque, 700 millions de compressions annuelles récurrentes. « Ils ne croyaient pas qu’un gouvernement souverainiste puisse y arriver », résume M. Thibault. Dans son discours inaugural, en mars, il promet de résorber en quatre ans le déficit de 3,9 milliards – ce sera chose faite une année plus tôt.

« Oser »

Dès son arrivée aux commandes, Bouchard était sorti des sentiers battus. Il avait convoqué un très large sommet sur l’économie et l’emploi. Aux habituels ténors, le patronat et les syndicats, s’ajoutaient les représentants des groupes sociaux. « On voulait toute la société civile, les jeunes, les femmes, les autochtones », rappelle Gérald Larose, alors président de la CSN. « Bouchard est d’abord un négociateur, il aime discuter pour trouver des solutions », ajoute-t-il, expliquant le succès d’une opération à l’évidence périlleuse.

Consensus fragile, tout le monde s’entend pour que Québec réduise ses dépenses afin d’éradiquer le déficit. Dans la haute fonction publique, cet objectif paraissait carrément irréaliste, se souvient Hubert Thibault. Geste symbolique, M. Bouchard, ancien ambassadeur du Canada en France, annonce entre autres une série de fermetures de délégations du Québec.

« Il faut oser », martèle M. Bouchard, citant Sénèque, une formule que lui avait inspirée Claude Béland, de Desjardins.

Le gouvernement doit s’engager avec une loi sur l’équilibre budgétaire. En contrepartie, sur le plan social, M. Bouchard promet une loi sur l’équité salariale. Ici, le patronat s’est longtemps fait tirer l’oreille, « on était d’accord sur le principe, mais pas sur les modalités, un programme comparable ne marchait pas en Ontario », se souvient Ghislain Dufour, alors président du Conseil du patronat. L’application promettait d’être très compliquée ; il faudra attendre une dizaine d’années pour que Monique Jérôme-Forget fasse pleuvoir les milliards, avant les élections de 2012. Pour M. Bouchard, les coupes sombres dans les programmes gouvernementaux devaient s’accompagner d’une main tendue aux moins nantis.

Progressiste

Pour Louise Harel, ministre de l’Emploi puis des Affaires municipales sous Lucien Bouchard, « des progrès importants ont été réalisés sur le plan social, les plus importants peut-être depuis le premier mandat de René Lévesque en 1976 ». Réseau de garderies publiques, loi sur l’équité salariale, perception des pensions alimentaires, congés parentaux, assurance médicaments, la liste des réformes sociales est impressionnante. « Vingt ans plus tard, le Canada anglais attend encore plusieurs de ces réformes », observe Mme Harel.

À un second « sommet » à l’automne 1996, Bouchard pourra annoncer la mise en place d’un programme public de garderies, une innovation qui, estiment encore les spécialistes, fait en sorte que le taux de participation des femmes au marché du travail est plus élevé au Québec que partout ailleurs en Amérique du Nord. Le programme est élaboré dans le bureau de Lucien Bouchard – même le ministère de Mme Marois, l’Éducation, avait des objections, se souvient Hubert Thibault. « Devant un dossier, Bouchard s’investissait totalement, maîtrisait jusqu’aux moindres détails et finissait par connaître davantage les enjeux que le ministre ou son sous-ministre », observe Jean Royer, éminence grise dans bien des gouvernements péquistes. Le deuxième sommet fera apparaître un fonds de 250 millions pour la lutte contre la pauvreté, une victoire pour Françoise David qui s’était fait connaître l’année précédente grâce à la marche Du pain et des roses.

Les compressions budgétaires sont dures à avaler. Louise Harel se souvient qu’elle avait donné sa lettre de démission à Lucien Bouchard quand le président du Conseil du trésor, Jacques Léonard, lui avait demandé 75 millions de coupes dans un ministère qui en avait déjà encaissé 220 millions sous Jeanne Blackburn. Mme Harel était ministre quand Ottawa accepta de confier les mesures de formation professionnelle au Québec, un budget gigantesque et le transfert de 1000 fonctionnaires. Une concession de Jean Chrétien au Québec en avril 1997… juste avant de déclencher des élections.

Crise en santé

Mais c’est en santé que le scalpel des coupes a touché le nerf. Jean Rochon lançait une réforme importante pour réduire les hospitalisations à un niveau comparable à celui des autres provinces. Le « virage ambulatoire » supposait une marge de manœuvre pour la réaffectation des effectifs ; beaucoup passaient des hôpitaux aux établissements de soin de longue durée. Les compressions « m’ont frappé au cœur », rappelait-il cette semaine. « J’ai pensé démissionner, mais cela aurait donné quoi, une nouvelle de 48 heures et j’aurais laissé le bateau durant la tempête », souligne le DRochon.

Avec cette réforme, la mise en place d’un régime d’assurance médicaments s’imposait ; déjà, beaucoup de Québécois n’avaient aucune protection, voilà que la réduction des hospitalisations les aurait forcés à payer toutes leurs ordonnances.

Au cœur des compressions, la volonté du gouvernement d’imposer une cure minceur générant 6 % d’économies dans les dépenses. Comme la moitié des dépenses du gouvernement sont du salaire – 80 % dans la santé –, les conventions collectives sont dans la ligne de mire. Tout est en place pour une loi spéciale, mais Québec s’entendra, à la toute dernière minute, sur une voie de passage avec les centrales syndicales. Les caisses de retraite du secteur public affichent des surplus importants ; ces sommes seront consacrées au financement des départs « volontaires » à la retraite. Les simulations étaient bien approximatives, convient Hubert Thibault. En abaissant l’âge minimal de la retraite, le gouvernement s’engageait sur une voie inconnue, explique aujourd’hui l’ex-négociateur Maurice Charlebois.

Résultat net, on visait 15 000 départs, il y en eut 36 000, se souvient Gérald Larose. Avec ces départs, la cible budgétaire est atteinte, au prix toutefois d’une hémorragie de 7000 infirmières et de quelques centaines de médecins. On en sentira l’impact pendant des années.

Fusions municipales

Les années Bouchard furent aussi marquées par les fusions municipales, en commençant par Montréal, où Pierre Bourque avait donné le ton : une île, une ville. L’opération menée par Louise Harel débouchera sur la fusion de 28 municipalités dans l’île de Montréal – dont la moitié reprendront leurs billes cinq ans plus tard, sous Jean Charest. Le mouvement fit boule de neige ailleurs au Québec. On promettait des économies d’échelle, un fonctionnement plus efficace. En fait, les conventions collectives fusionnées se sont alignées sur la plus généreuse et le coût des régimes de retraite a gonflé.

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Lucien Bouchard, ancien premier ministre du Québec, en mars 1999

Le dossier linguistique est tout au long de son mandat une source de friction entre Lucien Bouchard et son parti. Dès les premiers mois, il fait face à une fronde des délégués qui réclament l’imposition de l’affichage unilingue français et l’imposition de la loi 101 pour les admissions au cégep anglophone. Devant des délégués perplexes, il lança qu’il ne pourrait se regarder dans le miroir si son gouvernement prohibait l’usage d’une langue. Il gagnera du temps en mandatant Gérald Larose pour des États généraux sur la langue française.

Autocrate

La vindicte de M. Bouchard surprend parfois. Même l’automne dernier, il rappelait encore l’imprécation publique de Mgr Maurice Couture qui l’avait obligé à renoncer à sa pension des Communes. Ses coups de sang étaient courants. Il avait enguirlandé un travailleur d’élection qui avait ignoré sa main tendue. « C’est qui, ce gars-là ? », avait-il lancé avec l’accent du Saguenay, une sortie dont les journalistes ont longtemps fait des gorges chaudes. Orgueilleux, il tenait à laisser sa marque dans l’histoire : il eut sa Grande Bibliothèque, puis posa les fondations de l’Adresse symphonique pour l’OSM.

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Lucien Bouchard, ancien premier ministre du Québec, en novembre 2000

Après les premiers mois, les rapports avec le PQ seront source d’irritation. À l’exécutif, certains membres lui manquaient de respect, se souvient Jean-François Lisée. Devant le congrès des membres, Jacques Parizeau avait obtenu 92 % d’appuis ; Lucien Bouchard avait pris la mouche devant un score mitigé, 76 %. Furieux, il avait songé à démissionner. Pour Pierre Boileau, ex-directeur du PQ, cette opposition était loin d’être généralisée, essentiellement les militants de Montréal-Centre et de Ville-Marie.

Il avait ses moments de découragement ; Diane Lemieux, ministre de l’Emploi, se souvient d’un moment où M. Bouchard avait choisi d’éviter une bataille, en prévenant que « les choses auraient été différentes [s’il] avai[t] 20 ans de moins ! »

« C’était un chef d’orchestre extraordinaire, extrêmement inspirant », dit Diane Lemieux. Autocrate, « théâtral », souvent soupe au lait, il avait des délicatesses étonnantes. « Mon père était décédé quelques mois avant que je sois nommée ministre. Le soir de l’assermentation, au restaurant avec ma famille, Bouchard est par hasard au même restaurant. Il s’approche de nous et dit : “Il vous manque quelqu’un ce soir…” », se souvient Mme Lemieux.