Dommage, tout de même, cette démission précipitée. Une crise monarchique nous aurait divertis tout l’hiver. Vous savez, ce genre de crises qui ne portent pas vraiment à conséquence, qui n’entraînent pas d’hospitalisations, qui scandalisent sincèrement mais sans vraiment faire peur ?

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Surtout, une crise lancinante aurait pu permettre enfin de remettre en question l’étrangeté d’avoir comme cheffe d’État une souveraine… étrangère.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La gouverneure générale Julie Payette lors d'une cérémonie à Rideau Hall, en 2017

Le Canada a une vieille dame dans le grenier constitutionnel comme certains ont une araignée dans le plafond.

Tant qu’elle ne grouille pas trop, tant qu’on entend uniquement le craquement de sa chaise berçante, on ne s’en occupe pas vraiment. Mais tout d’un coup, un vent de folie souffle… La fureur s’empare de l’institution… une lieutenante-gouverneure du Québec se lance dans des dépenses extravagantes… se prend pour une duchesse dans un carnaval fulgurant… Une gouverneure générale se met à hurler après les gens, commande des rénovations absurdes, se trouve aux abonnés absents quand vient le temps de signer un simple décret du gouvernement… Et tout le monde commence à se demander : comment est-ce possible ? C’est qui, déjà, c’est quoi, un gouverneur général ? Ah oui, c’est vrai, le chef de l’État canadien n’est pas Justin Trudeau, c’est Élisabeth II…

J’ai pour principe que toute institution qu’on n’est pas capable d’expliquer à un enfant de 7 ans sans être gêné devrait être réformée.

L’attachement des Britanniques à la monarchie est tout à fait compréhensible et de fait, les antimonarchistes sont marginaux au Royaume-Uni. J’ai rencontré des indépendantistes écossais qui avaient un portrait de la reine dans leur salon…

C’est leur affaire, leur identité, leur histoire.

Mais je ne cesse d’être étonné du fait qu’au Canada, le seul parti politique fédéral qui remette en question le lien avec la monarchie britannique soit le Bloc québécois. Comme s’il y avait une fierté à traîner dans ses documents fondateurs un lien colonial. Ce devrait au contraire être un projet fédérateur que de le couper pour de bon…

Alors, autant cette démission était inévitable, autant c’est une autre occasion manquée pour nettoyer les textes de loi et enfin manger local, constitutionnellement parlant.

On imagine l’humiliation de Justin Trudeau allant demander à la reine de rapatrier sa gouverneure générale, de la destituer contre son gré. Ça ne s’est jamais vu.

Pas seulement parce que son jugement aurait été remis en question pendant les semaines et les mois de ce psychodrame avorté – après tout, Mme Payette avait laissé un souvenir semblable dans son emploi précédent à Montréal. Mais simplement par le geste même : le chef du gouvernement devrait s’en remettre à une puissance étrangère pour régler un banal (quoique sérieux) problème de relations de travail…

De la même manière, Mme Payette a bien compris les conséquences pour sa réputation de la divulgation de ce rapport pour lequel plus d’une centaine de personnes ont été interrogées. Ça sentait le confinement professionnel prolongé…

Voici ce qu’elle écrit dans sa déclaration d’adieu : « Je crois fermement aux principes de justice naturelle, de respect des procédures et de l’État de droit, et que ces principes s’appliquent à tous également. Néanmoins, pour le bien de notre pays, pour l’intégrité de ma fonction vice-royale et de nos institutions démocratiques, je suis arrivée à la conclusion qu’un nouveau gouverneur général devrait être nommé. Les Canadiens méritent la stabilité en ces temps incertains. »

Cet intrigant « néanmoins » nous indique que si Mme Payette renonce à son poste, elle veut faire savoir qu’elle aurait fort bien pu se défendre, comme tout le monde.

Elle a eu le bon goût et l’instinct de ne pas le faire. Peut-être sous les conseils de l’éminent juriste et ex-juge à la Cour suprême Michel Bastarache. Ce n’est pas une mince ironie qu’en fin de règne, elle convoque un avocat acadien pour venir sauver la Couronne d’une sorte de petit naufrage.

Tout peut donc continuer, le drame est étouffé, la vieille dame peut recommencer à se bercer dans le grenier constitutionnel, et ce sujet continuera à n’intéresser à peu près personne jusqu’au prochain délire institutionnel, ici, au Manitoba ou en Nouvelle-Écosse.

C’est inévitable, voyez-vous. Occuper une fonction officiellement immense et pleine de pompe mais en vérité insignifiante ne rend pas forcément fou. Mais ça fait tellement désordre que veux, veux pas, il y en a que ça dérange.